Figures : Manu Dibango, Africa, indépendance où es-tu ?

Les œuvres de l’esprit, la recherche de l’immatériel, et la lutte pour une indépendance africaine, pas seulement camerounaise, sont quelques caractères dominant de cet artiste camerounais qui a tiré sa révérence le 24 mars 2020

écouter l’éditorial

« J’ai passé ma vie à courir derrière des constructions éphémères qui célébraient une construction africaine qui n’existait pas. J’ai été invité un nombre incalculable de fois à jouer lors des sommets de l’Organisation de l’unité africaine (OUA). J’ai vu la misère matérielle dont souffrait cette institution, qui n’a jamais eu les moyens de me faire venir avec mon orchestre. Je devais constituer chaque fois un nouvel orchestre avec les musiciens locaux, dont souvent aucun ne savait lire une partition.” Ces propos sont de Manu Dibango, dans un livre publié en 2013 aux Éditions de l’Archipel, intitulé « Balade en saxo dans les coulisses de ma vie », livre qu’il a écrit avec le concours de l’essayiste Gaston Kelman. En 1989 déjà, il avait publié un autre livre au titre évocateur : Trois kilo de café, un ouvrage autobiographique qui a permis au monde entier une fois de plus de connaitre l’homme, raconté par lui-même. L’homme à la carrure imposante, le crane dénudé et les lunettes éternellement teintées, avait la particularité de créer le sourire autour de lui, par son  rire poussé du fond de son ventre par un timbre vocal travaillé au saxophone et qui ne laissait personne indifférent.   

Soir au village…planétaire

Pour revenir à ses origines, le jeune Emmanuel N’Djoké Dibango voit le jour à Douala le 12 décembre 1933, d’un couple dont l’union était déjà prémonitoire pour le destin  transfrontalier qui l’attendait. Une de ses multiples biographie sur Rfi musique raconte « « Son père est issu de l’ethnie Yabassi, sa mère est douala. Cette différence est importante dans un pays qui vit selon les rites ancestraux. Chez lui, le jeune Manu parle essentiellement le douala. Son père est fonctionnaire. Sa rigueur morale est un exemple pour son fils. Sa religion n’y est sans doute pas étrangère. En effet, les Dibango sont protestants. Le soir, Manu va au temple et sa mère s’occupe de la chorale. » Le journaliste Georges Dougueli résume dans une édition de jeune Afrique de 2013  le livre «  trois kilo de café » comme cette œuvre qui  fait découvrir  « ce fils de fonctionnaire protestant, envoyé en France dans les années 1950 pour réaliser les rêves de la famille. Alors que son père l’attendait au pays avec une “valisette de diplômes”, il l’a revu au Congo-Léopoldville (actuelle RD Congo), où, baccalauréat en poche, le baladin qu’il était devenu avait marché sur les traces de son maître, le Congolais Joseph Kabasele. Puis ce fut la Côte d’Ivoire, le Nigeria, la Belgique, le Bénin, le Togo… » En fait l’homme était né au Cameroun, mais était devenu un fils de l’Afrique, du monde. Sa musique est transatlantique, et échappe tout aussi  à l’emprise d’une génération. Et c’est à juste titre qu’il est qualifié par les érudits de la musique comme le père de la World music, entendez musique du monde. Et ce n’est pas un fait du hasard si son titre à succès Soul Makossa a inspiré plusieurs  précurseurs de ce genre musical, parmi lesquels Michael Jackson. Au sujet du caractère transcontinental de sa musique, Rfi musique l’introduit dans une de ses publications sur lui en ces termes : « Naissait à l’aube des années 1970, la “world music” avec le titre “Soul Makossa” Son auteur, Manu Dibango, est un personnage-clé de la fin du XXe siècle. Que son œuvre soit inégale, c’est une évidence. Parce qu’il ne cherche pas le sans-faute et le succès à tous les coups. Manu Dibango est au moins autant journaliste, anthropologue ou philosophe, que musicien. Sans lui, la “world” aurait sans doute fini par exister : mais au moins cinquante ans plus tard ! »

Afrique, regarde-toi

Mais Manu Dibango, dans ses œuvres, est resté profondément africains, on dirait même un défenseur acharné des valeurs et de la dignité africaine. Dans les années 80, au plus fort de la crise éthiopienne, il n’hésita pas à constituer une équipe d’artistes africains pour composer la version africaine de « We are the World », chanson dont les bénéfices étaient entièrement dédiés au secours des enfants de l’Ethiopie qui mouraient de famine dans les camps de réfugiés. Dans son livre Balade en saxo dans les coulisses de ma vie il raconte : « J’ai connu les crises rwandaises, congolaises, tchadiennes. Les solutions venaient toujours de l’étranger…Dans les années 1980,  j’ai porté mon saxo au secours de l’Éthiopie. J’ai rassemblé des musiciens et créé une vraie dynamique au secours d’une nation africaine éprouvée. Quand nous sommes allés les voir avec l’argent récolté grâce au disque que nous ­avions réalisé pour leur venir en aide, j’ai cru voir dans les yeux de ces pauvres diables agglutinés dans des camps de réfugiés que c’était la première fois que des Noirs se portaient à leur secours. Mais j’ai aussi cru voir que cela ne leur faisait pas particulièrement plaisir. Seigneur ! Se faire aider par des Bantous quand on est descendant en ligne directe de Salomon et de la reine de Saba et qu’on n’a jamais été colonisé ! On est tombé bien bas !”

L’indépendance d’esprit,  la recherche de la dignité humaine, de l’âme africaine,  de son autonomie, et surtout de son indépendance, sont autant de valeurs qui ont caractérisé les œuvres littéraires et musicales de Papagroove. Cet engagement est résumé une fois de plus dans la chanson Africa, dans laquelle avec une mélodie envoutante appuyée par la voix d’Alexandre Douala alias Douleur, il déplore l’incapacité du continent à se prendre en charge,  lui demande de  se regarder, et pose avec un regain de dépit la question : « Indépendance, où es-tu ? » Il n’avait pas encore trouvé la réponse à la question, et continuait même dans ses interviewes à plaider pour cette Afrique. Et puis subitement voilà, ça y est, il a cassé le saxo, c’est fini. C’était le 24 mars 2020, il avait 87 ans.

Roland TSAPI

One Reply to “Figures : Manu Dibango, Africa, indépendance où es-tu ?”

  1. S’il fallait donner du prix à l’auteur de cette douloureuse et nostalgique Chronique, je donnerai juste mon sourire en larmes…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code