Figures : Jean Fochivé et « l’amour pour la patrie »

Son nom est rime au Cameroun avec terreur, torture, répression, …mais l’homme lui-même s’est réclamé d’une loyauté indéfectible et la défense des institutions républicaines. A chacun son sens des mots

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« Les hommes de l’ombre que nous sommes devons avouer être les véritables bâtisseurs des petits tyrans qui ont mis l’Afrique dans l’état où elle est. Nous avons étudié, pensé et agi pour garder à la tête de nos jeunes États, des hommes qui n’ont aucune aptitude à diriger d’autres…” Cette phrase a été prononcée en 1997 par un homme qui, quoique n’étant pas malade, sentait la mort venir. Il fit alors appeler son neveu journaliste Frédéric Fenkam, et se confia ainsi à lui dans un entretien qui avait tout l’air d’une confession. Il s’agit d’un homme qui a géré de main de maître la sécurité dans les deux régimes d’Ahmadou Ahidjo et de Paul Biya, et dont l’évocation du seul nom suffisait à terrifier plus d’un, Jean Fochivé. L’encyclopédie universelle en ligne wikipédia résume l’homme en ces termes « Chef de la police politique camerounaise depuis le lendemain de l’indépendance, il était craint des Camerounais pour la réputation d’avoir réprimé les maquis des Grassfields et sa lutte acharnée contre l’Union des populations du Cameroun dans les années 1960, incluant l’utilisation à grande échelle de la torture. En période de crise sociale, les présidents Ahidjo et Biya ont toujours fait appel à ses services pour ramener l’ordre et la sécurité avec un certain succès. »

Policier de sang…

De son vrai nom Aboubakarim Fochivé Féwou Jean, il voit le jour en 1931 dans un village du départent du Noun dans la région de l’Ouest. Son parcours scolaire n’est pas très lisible, toujours est-il que très tôt il intègre le corps de la police dès l’âge de 20 ans. C’est dans ce corps qu’il poursuivra diverses formations en interne. Il fait surtout ses premiers pas dans des villes comme Dschang, Bafang, Nkongsamba, Douala, réputées difficiles à cette époque de la montée du nationalisme porté par l’Upc. De retour d’une formation à Dakar en 1959, il est porté à la tête du commissariat  central de Douala, cumulativement avec ses fonctions de préfet du Wouri et de régisseur de prison. Il avait déjà été repéré par les maîtres français qui voyaient en cet homme froid et discret un remplaçant idéal dans le domaine de la sécurité et du renseignement.

Après l’indépendance du Cameroun oriental en 1960, il est envoyé à Paris pour y être formé au renseignement par Maurice Robert, responsable du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage pour l’Afrique. Maurice Robert était notamment chargé de former les services secrets des régimes alignés sur la France. Désormais bien outillé, Jean Fochivé occupe pendant 10 ans, à partir de décembre 1961 et ce jusqu’en 1971, le poste de chef de département au Service d’Études et de la Documentation (SEDOC), chargé de la sécurité présidentielle. En tant que directeur de la sécurité présidentielle, il était à la tête de la garde républicaine avec poste de commandement militaire à la présidence.

et dans le sang

Ces premières années d’après l’indépendance sont connues au Cameroun comme ayant été les plus répressives. A la faveur de la loi sur la subversion et de la détermination du régime à en finir avec les leaders nationalistes de l’Upc, Jean Fochivé avait tissé un réseau de renseignement qui avait fini par semer une terreur psychologique dans la tête des populations. Toute la société étaient noyée et tout le monde se méfiait désormais de tout le monde. C’est à Fochivé que sont attribué des opérations comme l’incendie du marché Congo de Douala, la tragédie du train de la mort, l’assassinat de Félix Moumié, l’arrestation et la condamnation à mort de Mgr Albert Ndogmo et Ernest Ouandié.

En 1971, Fochivé est relevé de ses fonctions de directeur de la sécurité présidentielle, mais maintient sa position de directeur du Sedoc, qui deviendra Direction Générale d’Études et de la Documentation, la Dirdoc. Il y a changement de dénomination de ses services, mais les missions restent les mêmes, auxquelles il continue de s’appliquer avec méthodes. En 1983, Paul Biya qui a pris le pouvoir un an plus tôt et qui veut polir l’image de son régime, l’éloigne de lui en le nommant ambassadeur du Cameroun en Chine. Mais entre-temps les données changent. Paul Biya a désormais compris qu’il faut sécuriser son pouvoir et a besoin pour cela des mains expertes. Il rappelle Fochivé affaires en 1989 comme directeur du Centre National des Études et des Recherches, le fameux Cener, aujourd’hui devenu Direction générale de la recherche extérieure (Dgre). Il cumule ce poste de Directeur du Cener avec celui de Délégué Général à la Sureté Nationale à partir de 1991, avant d’être récompensé plus tard pour « ses bons et loyaux » services par une nomination au poste de Secrétaire d’Etat à la Sécurité Intérieure,  et sera définitivement écarté en 1996.

Le personnage et la personne

Durant sa carrière professionnelle, Jean Fochivé a su rentrer à chaque fois dans la peau du personnage et jouer le rôle qui était le sien. Dans un ouvrage intitulé « Fochivé ou l’amour de l’esclave pour son maître (la France), l’auteur Obambé Mboundze Gakosso affirme que « cet homme qui entra dans les arcanes sécuritaires de l’enclos colonial Camerounais autour de ses 20 ans, a, sa vie professionnelle durant, été associé aux mots « terreur », « tortures », « assassinats », « répression » ». Pour lui, Jean Fochivé avait servi avec « servilité (envers le pouvoir) et une cruauté extraordinaire envers les camerounais. » Mais l’homme lui-même était imperturbable face à toutes les accusations et les sobriquets qui lui étaient attribués. Dans ses confessions à son neveu Frédéric Fenkam qui les a consignés dans le livre les révélations de Jean Fochivé, il affirmait que: « les actes devraient se juger selon les époques et les circonstances dans lesquelles ils ont été posés.»

Au-delà du personnage, il y avait aussi la personne, l’individu. Bruno Césaire Njoya, l’un des auteurs de sa trajectoire le décrit dans la page facebook officielle Marigoh Mboua Marcel Fondation comme Chrétien pratiquant. Celui qui est affectueusement appelé ici  « JF » était fidèle de l’Eglise Evangélique du Cameroun et auteur de plusieurs actes indélébiles en faveur de sa communauté d’origine et des fils et filles du Noun. D’après Bruno Césaire, « sa popularité reste intacte dans le Noun et son souvenir gravé dans la mémoire collective, souvenir entre autre matérialisé par de nombreux homonymes. Beaucoup de jeunes lui doivent leur ascension sociale. Ses largesses, son hospitalité, son sens de biens communs et sa fidélité aux institutions républicaines l’ont inscrit au panthéon des immortels. »

Roland TSAPI

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