Figures, Garga Haman Adji et le combat à vie pour la probité morale

Il a créé un précédent dans le gouvernement camerounais, en démissionnant de ses fonctions de ministres à cause des blocages. Nommé plus tard membre de la commission nationale de lutte contre la corruption il reste impuissant devant le fléau, mais n’a pas abdiqué

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  « Je ne me sens plus en mesure de continuer à supporter les blocages de mes initiatives, tout autant que l’annihilation de mes efforts, dans la recherche de la transparence, dans la gestion de la chose publique, ou la mise en veille des sanctions prononcées à l’encontre des auteurs des malversations et d’atteinte à la fortune publique. » Ces propos sont un extrait de la lettre de démission adressé au président de la République Paul Biya le 27 août 1992 par Garga Haman Adji, qui quittait ainsi volontairement ses fonctions de ministre de la Fonction publique et de la réforme administrative. Son département ministériel était précédemment appelé ministère de la fonction publique et du contrôle de l’Etat. Le volet contrôle de l’Etat lui donnait la possibilité de traquer les auteurs des détournements de la fortune publique, ce qui lui avait donné le surnom de chasseur de baleines. Mais à l’occasion de la formation du gouvernement du 9 avril 1992, ce volet lui est retiré et son ministère est désormais dénommé Fonction publique et réforme administrative. 4 mois après cette réorganisation du ministère, il avait compris que lui retirer ce volet « contrôle de l’Etat » était une subtilité pour lui retirer la possibilité de continuer à dénoncer les fonctionnaires qui avaient érigé la corruption et les détournements en mode fonctionnement, faisant de l’enrichissement illicite et rapide un objectif.

Le chasseur de baleines

Le parcours de cet homme se trouve en bonne partie dans un ouvrage écrit par deux journalistes Aimé Robert Bihina et  Eric Benjamin Lamere, intitulé « Bienvenue à l’extrême-Nord : Radioscopie d’une province et de ses personnalités incontournables » publié en 2004. Sous le titre « Garga Haman Adji : le chasseur de baleines démissionnaire », les auteurs du livre le compare à l’ancien ministre français de la Défense Jean-Pierre Chevènement, qui en démissionnant pour protester contre la première guerre d’Irak, disait: «Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne.» Comme son homologue français, Garga Haman Adji restait à cette époque  le seul ministre de Paul Biya à avoir volontairement claqué la porte du gouvernement, il protestait contre la politique d’impunité en cours dans le pays. Pour reprendre simplement ces deux journalistes, « cet administrateur civil principal de classe exceptionnelle se sera illustré en traquant et en sanctionnant les fossoyeurs de l’économie nationale. Il s’agissait pour lui de traduire dans les faits la politique de rigueur et de moralisation prônée depuis six ans par Paul Biya. C’est donc dans ce contexte particulier, où le Cameroun est en outre embarqué dans le tourbillon violent des vents d’Est que ce natif de Maroua décide de rendre son tablier.

Acte d’autant plus surprenant que la fonction ministérielle reste encore considérée au Cameroun comme une position d’enrichissement facile mais pas toujours licite et ou on préfère le silence à la démission. Mais une fois hors du gouvernement, cette « grande gueule », ce «fort en thème » ne la ferme pas. Bien au contraire. Avec la verve et la truculence qu’on lui connaît, il ne se prive pas de dénoncer les dérives d’un régime qu’il a servi. En cette année où le pays connaît sa première élection présidentielle pluraliste à l’issue incertaine, les différentes formations politiques lui font une cour assidue afin de bénéficier de son rayonnement au sein d’une opinion avide de changement. Il s’engage aux côtés de John Fru Ndi et du Sdf dont il fut même un temps, directeur de campagne. Avant de mettre sur pied sa propre formation politique, l’Alliance pour la démocratie et le développement (Add). 

Parcours   

Né le 27 janvier 1944 à Maroua, Garga Haman Adji est titulaire d’une licence en droit et sciences économiques obtenue à l’université de Yaoundé en 1972 et d’un diplôme d’études supérieures spécialisées (Dess) obtenu à l’université de Poitiers en France en 1976. Parallèlement à ce cursus académique, il s’est doté d’une solide formation professionnelle. C’est ainsi qu’il est diplômé de l’institut international de l’administration publique de Paris (liap) en 1968 et de l’Ecole nationale d’administration et de magistrature (Enam) de Yaoundé en 1969. Son diplôme en poche, c’est avec surprise qu’on le retrouve dans un premier temps commissaire spécial à N’Gaoundéré puis sous-directeur administratif et financier de la sûreté nationale de 1969 à 1971. A la suite d’un stage effectué au ministère des Finances en 1969, il est nommé directeur adjoint dans ce département ministériel de 1971 à 1972 avant de se voir confier le secrétariat général du ministère de la Fonction publique pendant un an, de 1972 à 1973 avant de s’envoler pour un stage en Electricité de France (Edf) en 1974, stage qui lui ouvre les portes de la Sonel, où, sept années durant, de 1974 à 1981, il en est l’inamovible directeur comptable et financier. Séjour interrompu par deux stages à la Caisse française de développement ancienne Caisse centrale de coopération économique (Ccce) en 1977 et 1979. Son bail achevé à la compagnie d’électricité, Garga Haman Adji est nommé inspecteur d’Etat. De 1981 à 1984, il est chargé de l’inspection et des réformes, du contrôle des administrations et des entreprises publiques. De son passage au sein de cette administration, on retient qu’il est l’auteur des chèques de carburant avec valeur faciale en francs cfa émis par les sociétés pétrolières en lieu et place des bons de carburant en litre émis par le ministère des Finances. L’administrateur civil principal de classe exceptionnelle connaît une première consécration en 1984 lorsqu’il est porté à la tête de la Boston bank Cameroon comme administrateur directeur général. L’idylle dure deux ans. 1988 voit l’entrée au gouvernement de cet homme à poigne au moment où, frappé de plein fouet par une sévère crise économique, le gouvernement doit soumettre le pays à une rude cure d’austérité à commencer par lui-même. Il faut réduire le train de vie de l’Etat, compresser le trop plein des effectifs et assainir les finances en traquant où qu’ils se trouvent, ceux qui prennent, ou ont pris des libertés avec la fortune publique. Garga Haman Adji s’y engage résonnement. Des têtes, et pas des moindres, commencent à tomber. L’opinion applaudit. Les réseaux se mettent en branle. Le contrôle supérieur de l’Etat est ramené à la présidence de a République. Puis, vint la démission… »

Abattu, mais pas vaincu

Il faut noter que dans son parcours il avait fait un bref séjour à la prison centrale de Kondengui après le coup d’Etat du 6 avril 1984, mais il sera blanchi après enquête et continue sa carrière administrative. Membre de la Commission nationale anticorruption depuis sa création en 2006, il disait encore il y a deux ans, le 27 mai 2018 sur l’antenne de la télévision nationale où il était l’invité du programme Actualités Hebdo, que  « Cette lutte contre la corruption est un échec,  quand la CONAC surprend quelqu’un en train de voler 20 milliards, elle rend compte et c’est le silence absolu. » Il estimait que cela pouvait s’expliquer par le fait que les corrompus sont peut-être plus forts que les surveillants. Ce qui est encore le seul regret de cet homme de 76 ans qui depuis 28 ans avait quitté le gouvernement à cause de la même corruption

Roland TSAPI

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