Figures : Engelbert Mveng, le prêtre « contestataire et prophète »

Prêtre jésuite, il avait une conception iconoclaste de la religion, qui ne devrait pas être du suivisme, mais profondément ancrée dans la culture africaine. Contestataire, il a été retrouvé mort, le crâne fendu sur son lit un matin, augmentant la liste des religieux morts dans des conditions suspectes  

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Le conflit entre l’identité africaine et la civilisation occidentale a pris une tournure particulière avec l’avènement du corona virus. Un conflit qui en réalité a commencé avec l’introduction de la religion occidentale en Afrique, les hommes de Dieu ont donc été accusés d’être des complices de cette acculturation, ce qui a sans doute poussé beaucoup d’entre eux à devenir les véritables défenseurs de la cultures africaine, connue dans l’église comme l’inculturation. C’est le cas du père Engelbert Mveng, présenté par le journal chrétien La croix, comme le premier jésuite camerounais, philosophe théologien, historien, l’artiste qui a été assassiné à son domicile le 23 avril 1995. Ses réflexions ont en effet marqué la théologie de l’inculturation et de la libération dont il a été l’une des premières voix africaines. Son discours avait pour but de parvenir à une alliance réussie entre le christianisme et la culture africaine.

Engelbert Mveng est né le 9 mai 1930 à Enam-Nkal dans le sud du Cameroun. Il intègre le petit séminaire d’Akono en 1944 et y passe 5 ans. Après une année d’études au Grand Séminaire de Yaoundé, il y est admis comme stagiaire et y enseigne le latin et le grec. Désireux d’un engagement dans la vie religieuse, Mveng veut d’abord se faire trappiste, c’est-à-dire un moine cloîtré appartenant à l’ordre cistercien de la stricte observance et vivant dans le silence, la prière et le travail manuel. Finalement, il intègre en 1951, le noviciat de la Compagnie de Jésus à Djuma, en RD-Congo. En 1953, il fait sa première profession au sein de la Compagnie de Jésus. Il est ordonné prêtre 10 ans plus tard. Il soutient une thèse de doctorat en théologie en 1964 puis d’histoire en 1970.

Détachement

Historien, auteur du premier livre d’histoire au Cameroun et enseignant à l’université de Yaoundé, Mveng souhaitait que les Africains aient une conception de l’histoire qui les aident à assumer leur existence. Sa réflexion sur la spiritualité de la libération part de l’Égypte pharaonique car « c’est en Égypte qu’est née la plus ancienne et la seule religion dont le dogme enseigne la victoire de la vie sur la mort ». Cette spiritualité de la libération conduit aux Béatitudes, qui, elles-mêmes, affranchissent de la mort, de la haine, de la servitude. Mveng en déduit que « le chrétien doit être un éternel contestataire et un prophète ».

Prophète et contestataire, il l’aura été. « Une des choses qui me font pleurer, je le dis tout haut, c’est que l’Afrique sacrifie chaque jour les meilleurs de ses enfants sous prétexte qu’un tel a dit qu’il n’est pas d’accord avec tel chef d’État, Je ne peux pas comprendre qu’on condamne un homme à mort pour ses opinions. » affirma-t-il. 

Mveng et l’inculturation

Homme de culture, Mveng considère que le patrimoine culturel africain est « une ouverture et une présence effective vers la rencontre de possibilités d’accueil de l’Évangile ». À ses yeux, « évangéliser notre culture, c’est permettre à Dieu de nous parler dans notre langue, c’est nous permettre aussi de lui répondre ». Dans sa réflexion, l’une des plus grandes sources permettant ce dialogue entre l’homme africain et Dieu – qui le rejoint dans sa culture et sa langue – est la Bible. Pour lui, la Bible est « la Parole de Dieu qui s’adresse aux Africains dans leur situation concrète comme ce fut naguère le cas pour les Romains, les Grecs, les peuples du Moyen Âge et ceux des temps modernes ». Il s’agit donc d’une appropriation sensée des Écritures dans le contexte africain. Mveng a été, en outre, l’un des auteurs du texte « Personnalité africaine et catholicisme », une réflexion africaine élaborée à l’occasion du Concile Vatican II, à l’initiative de Jean Alioune Diop dont il était proche. Il a, par ailleurs été l’une des premières voix à évoquer la nécessité d’un concile africain. Une idée qui se concrétisera en 1994, avec le Synode sur l’Afrique à Rome.

L’art comme source de théologie

Mveng, né dans une famille d’artistes, est passionné d’art. Il a d’ailleurs participé, en 1966, au premier Festival des Arts Nègres organisé à Dakar par Léopold Sédar Senghor. Pour Mveng, l’art est source de théologie car « l’art traditionnel africain est l’œuvre de créativité du génie négro-africain; à travers cette œuvre, l’homme exprime sa vision du monde, sa vision de l’homme et sa conception de Dieu. » Cette place importante qu’il donne à l’art africain dans la théologie lui a permis de concevoir une présentation-méditation du Chemin de Croix intitulé « Si quelqu’un… »Dans cette méditation, Mveng crée des personnages colorés selon les motifs de l’art bamoun -peuple de l’ouest du Cameroun. « Les visages qui y sont décrits présentent les masques personnifiés en lien avec leur fonction sociale et du rôle joué durant la passion du Christ », comme le détaille le prêtre jésuite François-Xavier Akono qui a écrit un livre sur le père Mveng.

Assassinat

La passion du Christ, ça fait référence aux derniers jours de Jésus christ sur terre, ou à la mort. Cette mort qui a trouvé le père Engelberg Mveng dans son lit. Dans une édition du 23 avril 2015, le quotidien Le Messager rappelle les circonstances de sa mort. Selon le journal, le 23 avril 1995, le petit village de Nkolfané , dans la banlieue ouest de Yaoundé, découvrait le corps du père jésuite Engelbert Mveng, étranglé, couché dans son lit face au plafond. Dans la nuit, des assassins, sans doute commandités, avaient fait leur triste besogne. Depuis lors, une épaisse nébuleuse entoure toujours cette affaire. Black-out total sur les auteurs, les commanditaires et les mobiles de ce “crime de professionnel”. Il était âgé de 64 ans. Sa disparition est aujourd´hui encore ressentie comme une perte monumentale pour l´Eglise catholique locale, le Cameroun et toute l´Afrique. L’ancien prêtre jésuite Fabien Eboussi Boulaga décédé en 2018 témoignait à sa mort, « Si cette affaire peut être classée, l’homme ne le sera pas. Engelbert Mveng a toujours déjoué les étiquetages, toutes les tentatives pour le mettre en cage et le réduire au silence. Mort, il parlera encore longtemps de ce pour quoi il a vécu à une jeunesse en quête de repères. »

Engelbert Mveng fait partie d’une série de religieux assassinés ou morts suspects au Cameroun. En plus de lui, on compte Mgr Yves Plumey, Mgr Jean Kounou, l’Abbé Joseph Mbassi, le Père Anthony Fonteh, les sœurs Germaine Marie Husband et Marie Léone Bordy de Djoum, l’Abbé Materne Bikoa, l’abbé Appolinaire Claude Ndi,  Joseph Yamb, Barnabé Zambo, le frère Yves Marie Dominique Lescanne, le frère Anton Probst et Mgr Jean Marie Benoit Mballa. En 1977 il avait fondé une association religieuse, la «Famille des Béatitudes», dont le message proclamait que  « les puissances et les agents de la mort qui nous assaillent tous les jours, la pauvreté, la faim, la soif, l´injustice, l´humiliation, le péché, la haine, la violence seront surmontés, vaincus et dépassés par l´amour“.

Roland TSAPI

NB : de larges extraits de ce texte sont tirés de l’article de Lucie Sarr dans le site internet africa.la-croix.com

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