Figures : Emmanuel Mbela Lifafe Endeley, et s’il avait raison sur la question anglophone

Il s’est farouchement opposé à la réunification, estimant que s’unir avec le Cameroun oriental signifiait pour le Southern Cameroon se livrer à la servitude. Les faits lui donnent raison aujourd’hui

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Le Cameroun n’aurait peut-être jamais connu les tueries de Ngarbuh le 14 février 2020, le massacre de Menka-Pinyn le 26 mai 2018, les déplacés internes qui se comptent par centaines de milliers, la crise anglophone en somme, si certaines personnalités politiques avaient été écoutées au tout début des années 60. En 1960 en effet, le Cameroun Oriental proclame son indépendance, et tout de suite, le président Ahidjo semble hanté par l’unification des deux Cameroun. Mais à Buéa, un jeune médecin flaire le danger d’une unification et mène une campagne contre cette option. Quand le référendum est annoncé pour décider si le Cameroun britannique rejoindra le Nigéria ou le Cameroun francophone, il fait circuler dans les rues de la ville de Buea et au-delà, des pamphlets sur lesquels on peut lire : « Qui parmi vous aimerait vivre dans le Cameroun français, un pays rougi par le sang de milliers d’innocents tués par les terroristes (de  l’Union des Populations du Cameroun et le régime Ahidjo? Qui parmi vous aimerait vivre dans un pays où il y a un manque de respect de la dignité humaine et où vous ne pouvez pas dire librement ce que vous pensez ou mener votre activité économique en paix? Qui parmi vous aimerait voir ses enfants grandir dans la servitude ?…Voter pour la République du Cameroun c’est choisir vivre dans la peur de la police et de l’armée. Vous n’aurez plus la liberté de vous déplacer; vous n’aurez plus le droit d’exprimer publiquement vos opinions politiques, et vous pourrez être arrêté et mis en prison sans aucun procès »

Né sur une terre disputée par deux nations

Ces paroles prophétiques étaient celles de Emmanuel Mbela Lifafe Endeley, né le 10 avril 1916 à Buéa du père Mathias Lifafe Endeley et de la mère Mariana Mojoko Liombe. Quand il vient au monde, la première guerre mondiale vient de s’achever deux ans plutôt, en 1914. Les puissances dominatrices qui veulent affaiblir l’Allemagne, la dépossède de ses colonies en Afrique, dont le grand Kamerun qui s’écrivait alors avec K. A la suite de la Conférence de Versailles de 1919,  le pays est divisé en deux, et la partie qui voit naître le jeune Emmanuel Endeley est confiée à la Grande Bretagne pour administration. Il vit donc ses premières  années  comme un enfant Nigérian, car la Grande-Bretagne va administrer son Cameroun comme partie intégrante du Nigéria. D’après sa biographie publique, ses études primaires se passent tour à tour au Roman Catholic Mission  de Bojongo et au Native Authority School  de Buea. Mais toutes ses études secondaires et supérieures se font au Nigéria: d’abord au Government School Umuahia en 1931  puis au Yaba Higher  College à Lagos, et enfin dans une école de médecine au Nigeria où il obtient le grade de Docteur en Médecine en 1943.

Préoccupé par le sort de son peuple

De retour à Buéa, le désormais docteur Emmanuel  Endeley est plus préoccupé par les conditions de vie de ses compatriotes que par l’exercice de la médecine. Il est davantage inquiet et soucieux quand il voit le traitement réservé aux travailleurs des champs de la Cameroon Development Corporation, la Cdc.  Ce qui le pousse à créer  ou participer à la création de plusieurs syndicats de défense des droits du citoyen et principalement les droits des Bakweri, son ethnie d’origine. En 1939, il crée la Ligue des Jeunes du Cameroun, puis la Bakweri Improvement Union en 1944. En 1947, il met en place le premier syndicat des travailleurs de la  CDC, dont il occupe le secrétariat et  puis la présidence. Il est l’un des fondateurs d’un groupe de pression en 1949, la Cameroon National Federation (CNF), syndicat à vocation politique où il occupera le poste de Président. La même année, il représente la Trust Territory of the Cameroons  à la Conférence d’Ibadan au Nigéria. De 1953 à 1958, il est le Président du Bakweri Co-operative Union of Farmers (BCUF), période pendant laquelle il participe activement à la spécialisation du paysan Bakweri à la production de la banane

Engagement pour l’autonomie

1951 marque un tournant décisif dans sa carrière politique. Endeley est élu  avec douze autres Camerounais, au Lagos House of Representatives et au House of Assembly à Enugu. Après le combat pour l’amélioration des conditions de vie de ses compatriotes, il pense désormais à une autonomie du territoire. Pour lui, le Cameroun britannique doit rester rattaché à république fédérale du Nigéria, avec un statut autonome comme les autres états fédérés.  Il fut d’ailleurs l’un des premiers membres du National Council of Nigeria and the Cameroons (NCNC), avec Salomon Tandeng Muna et John Ngu Foncha. Pour mieux se faire entendre, les trois se dotent d’un appareil politique, le Kamerun national Congress (KNC) en 1953. Endeley participe alors à l’écriture de pétitions pour demander l’autonomie interne (self government) du Cameroun britannique, et voit d’un très mauvais œil la rage et la violence avec laquelle la guerre pour l’indépendance a lieu au Cameroun français. Devant ses pairs Salomon Tandeng Muna et John Ngu Fontcha, il s’affirme davantage et avec insistance comme un militant pro-Nigérian favorable au rattachement du Cameroun britannique au Nigéria et contre le retour au Cameroun d’avant la Première Guerre Mondiale. En 1955, Fontcha et Muna se désolidarisent de lui en quittant le KNC pour fonder le Parti National Démocratique du Kamerun (KNDP). Endeley a cependant le vent en poupe puisqu’il est élu Premier Ministre, en 1957 et installé à son poste l’année suivante. Deux ans plus tard, il perd le poste au profit de John Ngu Foncha, qui lui est favorable au rattachement au Cameroun francophone. C’est ce dernier qui entreprend les pourparlers avec Ahmadou Ahidjo pour la réunification, mais Endeley ne cesse d’attirer l’attention des populations sur les dangers que représente une telle aventure. Le 05 mai 1960, il conclut une alliance entre son parti le Kamerun national Cogress et un autre groupe pro-nigérian, le KPP (Parti du Peuple du Kamerun), pour fonder la Convention Nationale du Peuple Camerounais (CPNC), principal parti d’opposition à John Ngu Foncha contre la réunification des deux Cameroun.

Prophétie  

Un referendum pour savoir si oui ou non les camerounais d’expression anglaise acceptaient de rejoindre leurs frères du Cameroun français au sein d’un même pays ou s’ils préfèrent rester dans la Fédération du Nigéria, sera organisé par les Nations Unies, et c’est pendant la campagne qu’ Endeley fait circuler les pamphlets pour prévenir les populations de la servitude qui les attend si elles s’unissent avec le Cameroun francophone, « Voter pour la République du Cameroun c’est choisir vivre dans la peur de la police et de l’armée. Vous n’aurez plus la liberté de vous déplacer; vous n’aurez plus le droit d’exprimer publiquement vos opinions politiques, et vous pourrez être arrêté et mis en prison sans aucun procès » 

 Le scrutin a lieu le 11 février 1961, Ahidjo, surveillé de près par les Français, se débrouille pour que le « oui » l’emporte au Southern cameroon, et Endeley se trouve battu. Malgré lui, il se plie au « verdict » des urnes, et assiste impuissant à l’absorption de son territoire par le Cameroun francophone, qui avale même les partis politiques et les fond au sein du parti unique, l’Union national camerounaise, dans lequel il devient simple président de la section du Fako. Il occupe les mêmes postes dès 1985 quand le parti devient Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais, et sera même élu député à l’Assemblée Nationale de la République Unie du Cameroun en 1973. Mais quand il tire sa révérence en juin 1988, il est évident qu’il s’en va avec un goût d’insatisfaction, en murmurant sans doute ces mots, si mon peuple m’avait compris. L’écho de ces regrets sonne encore aujourd’hui, avec les morts qui se multiplient à cause de cette affaire de réunification, qu’il avait pourtant refusée en son temps.

Roland TSAPI

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