Figures : Delphine Zanga Tsogo, pour l’amour de la patrie ?

Première femme ministre en Afrique centrale dans les années 70, elle a fait une brillante carrière nationale et internationale, brutalement interrompue dès 1984. Paul Biya l’a presque ressuscitée depuis 2011 pour siéger au Conseil électoral, où elle s’accroche malgré le handicap de l’âge. Amour de la patrie ou envie de rester dans le système?

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Des hommes et de femmes de valeur, le Cameroun en a produit et continue de le faire de nos jours. Des hommes et des femmes qui à leurs manières ont contribué à la construction de la nation, chacun et chacune dans son domaine de compétence et en ce qui le ou la concerne. Ces hommes et femmes qui sont la plupart de temps victimes de l’habitude humaine qui a la fâcheuse tendance  de ne retenir d’un homme que le côté négatif, oubliant rapidement tout le  positif qui parfois a emmaillé le plus clair de sa vie. Comme le dit le proverbe, si vous portez un vieil homme sur votre dos pendant 99 jours et ne le faites pas un jour, il ne se souviendra que le jour où vous ne l’avez pas porté. L’éditorial hommage, c’est l’orientation que nous nous donnons désormais le quatrième jour de la semaine, pour mettre en avant le côté positif des hommes et des femmes camerounais, indépendamment de leurs convictions religieuses ou politiques, le but étant de donner à la postérité l’occasion de retenir d’eux un caractère, une qualité, une vertu qui peuvent servir d’exemple. Un poète disait que si l’on veut se mesurer à un homme, c’est du bon côté qu’il faut se modeler

Honneur aux dames, nous commençons cette semaine par une femme que le temps, le parcours, l’âge et les évènements ont rendue célèbre à sa manière, Delphine Zanga Tsogo. Elle a été remise au-devant de l’actualité le 16 octobre 2019, alors que sous le poids de 83 années d’âge et tenant à peine debout, elle prêtait serment comme membre du Conseil électoral d’Elections Cameroun devant le Conseil constitutionnel au Palais des Congrès à Yaoundé. C’est dans le paysage forestier de Lomié, dans la région de l’Est Cameroun, que la petite Delphine vient au monde  à 9 jours d’une nouvelle année, le 21 décembre 1935. Sa biographie situe ses racines plutôt dans la région du Centre cependant. Après des études au Collège Moderne des Jeunes Filles à Douala, elle obtient le Brevet en 1955 avant de s’inscrire au Lycée Joss à Douala. Ces études la conduisent à Toulouse où elle décroche le Diplôme d’Infirmier d’Etat. Dès son retour au Cameroun en 1960, elle travaille à l’hôpital de Yaoundé, de Garoua et de Dschang.

Militante et fonctionnaire internationale   

Je jure de servir au Conseil électoral

En marge de ses activités professionnelles, Delphine est aussi une femme très engagée, qui savait qu’elle avait son mot à dire sur la gestion de la cité. Il n’est pas question qu’elle reste indifférente dans un pays qui vient d’accéder à l’indépendance dans des conditions trouble, et qui ménage au quotidien des efforts pour consolider l’unité et l’harmonie entre deux langues héritées du colon. Elue Présidente nationale du Conseil des femmes du Cameroun en 1964, elle entre à l’Assemblée nationale comme députée en 1965, à l’âge de 30 ans.  Le président Ahidjo qui a remarqué cette brillante jeune femme, intellectuellement forte, ambitieuse et bénéficiant en prime des faveurs de la nature, l’intègre dans le gouvernement comme ministre adjoint de la Santé Publique en 1970. Elle reste à ce poste jusqu’en 1975, quand Ahidjo fait d’elle ministre des Affaires sociales à 40 ans, un poste qu’elle a occupé pendant près de dix ans, jusqu’en 1984. Dans le parti, l’Union nationale Camerounaise à l’époque, elle est présidente du Bureau National de l’Organisation des Femmes.

Son rayonnement ne se limite pas au Cameroun. Elle est membre du Bureau du Conseil International des Femmes en 1966, et en devient Vice-présidente 1970et plus tard Conseillère de la Présidente en 1976, Présidente du Comité Sous –régional de l’Afrique du Centre pour l’Intégration des Femmes au Développement (CRAC/CEA/UN) en 1978 et 1979. Sa carrière internationale l’amène également au Conseil d’Administration de l’Institut International des Recherches et de Formation des Nations Unies pour la Promotion de la Femme à St Domingue comme présidente cette même année 1979. De 1984 à 1986, elle est membre du Jury du Comité d’Alphabétisation de l’United Nations Education Scientific and Cultural Organisation (UNESCO).

Cette longue carrière nationale et internationale a logiquement entrainée de nombreuses médailles et titres honorifiques, lesquelles n’ont en rien entamé son engagement militant, notamment pour la femme.

Engagement pour la cause féminine

Femme de lettres aussi, elle est auteurs de deux romans,  Ekobo ou l’Oiseau en cage, publié aux éditions Edicef, Paris, 1983 et Vie de femmes, publié aux Editions Clé, Yaoundé, 1985. L’écriture en réalité n’était pour elle qu’un autre moyen pour continuer le combat pour l’amélioration de la condition de la femme, et par ricochet de la famille. Il va de soi que sa carrière professionnelle ne l’a pas exemptée d’une vie familiale, et son expérience d’épouse  et mère de famille aura aussi été jonchée d’écueils et suscité en elle davantage d’engagement pour la protection de cette cellule de la société, et cela transparait bien dans ses deux œuvres.

Dans L’oiseau en cage, le personnage central Ekobo ne vit plus comme sa grand-mère, ni comme sa mère ! Elle ne travaille plus dans la plantation familiale. Elle habite la ville et gagne un salaire. Ses rêves se sont donc en partie réalisés, mais sa situation de femme mariée et de mère de famille est parfois bien difficile ! Elle comprend alors, avec l’aide d’autres femmes, qu’il lui faut sortir de sa réserve et s’affirmer pour défendre ses droits et ceux de ses enfants. On dirait même que cette œuvre est autobiographique, c’est-à-dire qu’elle retrace un peu la vie de son auteur.

Une anecdote raconte qu’au plus fort de son succès social et professionnel, un mauvais vent soufflait à une époque dans sa vie privée. L’information parvint aux oreilles du président Ahmadou Ahidjo, qui d’un ton ferme la rappela à l’ordre, lui faisant savoir que si elle n’était capable de maintenir l’ordre dans sa vie privée c’est qu’elle n’est pas digne d’être ministre. 

Le second roman, Vie de femmes, a aussi un titre évocateur. Le personnage central de ce livre, Mlle DANG, parle à la première personne et analyse l’homme et « sa » société grâce à l’éprouvette de sa vie de représentante du sexe considéré généralement comme faible. D’après la description du livre par le site  de vente en ligne amazon.fr,  cet ouvrage au ton engageant, reflète la sensibilité sécurisante de l’auteur et sa maîtrise des problèmes sociaux. Dans ce récit, c’est tout juste si l’on rencontre au fil des pages, une moue dubitative, un petit rire narquois ou un pleur vite étouffé. Une femme qui subit et fait subir nous confesse et se confesse avec pour seul objectif l’espoir d’attirer l’attention des autres. Elle raconte à sa manière les décombres, les détritus et les gémissements d’une société traditionnelle en plein bouleversement, où les effacements, les démissions et les prostitutions deviennent la règle, à cause de l’irruption de la modernité dans notre être social séculaire.

En 1984, quand Delphine Zanga quittait le gouvernement, elle avait à peine 50 ans, mais déjà une vie bien remplie sur le plan socio professionnel et familiale, mère de 8 enfants. Elle était restée en retrait de la vie publique depuis lors, et y serait encore sûrement si la président Paul Biya n’avait décidé de la sortir en 2011 pour la nommer comme membre du Conseil électoral. C’est à la suite du renouvellement de son mandat qu’elle a prêté serment le 16 octobre 2019  et entend continuer à servir la nation à partir de sa chaise roulante, même comme une certaine opinion pense qu’à 83 ans, affaiblie par la maladie, elle a plutôt droit à un repos bien mérité, et aux honneurs de la patrie reconnaissante

Roland TSAPI

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