Figures : Daniel Kemajou, un Paysan Indépendant à l’Assemblée

Il est l’un des rares députés ayant siégé au Parlement camerounais d’avant l’indépendance, avec à cœur les aspirations du peuple. Ce qui l’a poussé à marquer son opposition ferme à la volonté d’instaurer un pouvoir autocratique

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Ils sont nombreux, des Camerounais qui battent campagne depuis le 25 janvier 2020, pour solliciter l’onction des populations afin de les représenter à l’Assemblée nationale comme député. Mais connaissent-ils seulement le rôle d’un député, et ce que cela veut dire que d’être représentant du peuple, on s’en doute. Les choses n’ont pourtant pas été pareilles dans un autre Cameroun, celui où les représentants du peuple avaient encore un minimum de fierté.  Les témoins de l’histoire du Cameroun sont tous unanimes que l’ancien président Ahmadou Ahidjo était un homme de poigne, qui a dirigé le Cameroun d’une main de fer. Au point où ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui n’avaient que deux possibilités, soit se taire et subir en silence, soit rester contestataire et s’exiler, au risque de connaître toutes les déboires localement. Mais il y en  a eu aussi, sur qui ce pouvoir autoritaire n’a pas eu d’effet, qui sont restés concentrés sur les principes de démocratie, et qui ont défendu jusqu’au bout le mandat de député que leur avait donné le peuple, en tenant tête au président Ahidjo. Parmi ceux-là se trouve le Prince Daniel Kemajou.

L’entrée au Parlement

Cet ancien chef des Bangangté est rentré dans l’histoire comme le député qui a dit non à Ahidjo, quand celui-ci voulait que l’Assemblée nationale lui donne les plein-pouvoir pour diriger le pays. Abstraction faite de sa jeunesse, de ses études et de son règne sur le peuple Bangangté, l’on peut retenir l’essentiel de sa carrière politique, relaté dans le livre d’Enoh Meyomesse, intitulé Daniel Kemajou, l’homme du Non à Ahidjo en 1959, et dont les extraits ont été largement publiés par le site internet camer.be. On y apprend que les élections législatives du 23 décembre 1956 avaient marqué un tournant décisif pour le Cameroun. Les députés issus de ces élections constituèrent le 10 mai 1957 l’Assemblée législative du Cameroun, AL-CAM. Pour la première fois l’Assemblée s’était dotée  du pouvoir de faire désormais des lois. Les élus, au nombre de 67 avaient constitué  4 groupes parlementaires: l’Union Camerounaise avec 30 députés, les Démocrates Camerounais avec 20 députés, les Paysans Indépendants avec  9 députés, et le Mouvement d’Action Nationale du Cameroun qui comptait 8 députés.

Daniel Kemajou appartenait au groupe des Paysans Indépendants. A l’ouverture de la session parlementaire du 8 octobre 1957, lui dont le groupe avait seulement 9 députés, se porta candidat à la Présidence de l’assemblée. Il avait pour concurrent Ninine Jules, député de la région du Nord et en même temps Antillais, donc Français, et député pour le compte du Cameroun à l’Assemblée Nationale Française à Paris. Il appartenait quant à lui au groupe parlementaire de l’Union camerounaise. Les tractations furent rudes, même comme Ninine partait  défavorisé de par sa nationalité. Les députés des autres partis mirent leurs chapelles politiques de côté et votèrent pour le patriotisme. Un grand nombre de députés de l’Union camerounaise, le parti d’Ahmadou Ahidjo faut-il le rappeler,  se rallia ainsi à la candidature de Kemajou, malgré le fait que Ninine Jules est de leur groupe parlementaire. Kemajou Daniel fut en conséquence élu par 35 voix en sa faveur contre 30 pour Ninine. Il devint ainsi le premier Président de l’ALCAM élu à cette fonction, ayant obtenu la totalité des voix des Paysans Indépendants, son groupe parlementaire, plus une partie de celles de l’Union camerounaise et quelques-unes des Démocrates.

Le « non » à Ahidjo


Le 29 octobre 1959, Ahmadou Ahidjo demande au Parlement les « pleins pouvoirs » pour, selon lui  « lutter contre la rébellion ». Daniel Kemajou flaire le danger, et prend ses responsabilités de député à l’Assemblée nationale. Quoiqu’ayant cédé son siège de président de l’Assemblée à Jean-Baptiste Mabaya, il s’oppose fermement à cette volonté, et  affronte courageusement Ahidjo dans l’hémicycle. Le débat se déroule en séance plénière le 29 octobre 1959 au matin. Quand la parole lui est donnée, Daniel Kemajou développe son argumentaire : « Le projet gouvernemental sur les pleins pouvoirs soulève de notre part plusieurs observations. Les pleins pouvoirs permettraient de lutter contre le terrorisme, sans doute par une répression purement militaire, d’élaborer le projet de Constitution hors de l’Assemblée, de préparer une loi électorale, de résoudre par des échanges de lettres les problèmes d’ordre international, d’élaborer des conventions avec la puissance tutélaire qu’est la France, et, enfin, de concentrer, entre les mains d’une seule et même personne les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaire, c’est-à-dire d’instaurer une dictature, le pouvoir personnel ou, en d’autres termes, le règne du bon plaisir, de l’omnipotence policière, des camps de concentrations, des déportations, des arrestations et emprisonnements arbitraires, des exécutions sommaires, des pendaisons, des licenciements arbitraires et abusifs des fonctionnaires, des persécutions des étudiants dans les lycées et collèges, du chômage, de la misère noire, des injustices sur injustices, de l’esclavage, etc., etc., etc. »

Député conscient de son rôle

Oser tenir tête de cette façon au régime en place à cette époque, il fallait avoir de l’étoffe. Ce qui ne manquait pas à ce député qui n’avait jamais oublié ce pourquoi il était allé à l’Assemblée, surtout qu’il était issu d’un parti au nom évocateur, le parti des Paysans indépendants. Aujourd’hui les historiens et écrivains  s’accordent à dire que « si le régime  démocratique qui prévalait avant 1962 n’aurait pas été aboli, qu’à n’en pas douter, il aurait joué un rôle de la plus haute importance dans notre pays. » Le site internet Camerounweb affirme que «  l’évolution des choses en a décidé autrement, plus précisément, Paris n’a guère voulu tolérer le maintien de régimes démocratiques dans ses anciens territoires coloniaux d’Afrique noire, y compris au Cameroun. La belle carrière politique prometteuse de Kemajou Daniel a ainsi été brisée. Malgré tout, il aura marqué l’histoire du Cameroun par deux grands faits d’armes : il aura joué un rôle déterminant dans le renversement du gouvernement Mbida, d’une part, et il se sera opposé, en vain, malheureusement, d’autre part, à la décision du Premier ministre Ahmadou Ahidjo d’instaurer la dictature au Cameroun. »


A l’Assemblée nationale aujourd’hui, l’espèce Kemajou est une espèce en voie de disparition, si elle n’a pas encore disparu. La chambre est devenue un passoir à gros trous, un lieu de sommeil pour d’autres ou simplement un applaudimètre, où la majorité obèse du parti au pouvoir est incapable de s’opposer à une loi émanant du gouvernement, plus incapable encore de proposer une autre. Mais dans le contexte actuel,  le peuple camerounais a plus que jamais besoin des Daniel Kemajou à l’Assemblée nationale. Et à voir comment les candidats à aux législatives du 9 février 2020 évitent même les simples débats entre eux dans les médias, il y a de quoi craindre.

Roland TSAPI

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