Figures : Achille Mbembe, sortir l’Afrique de la grande nuit

Il est l’une des figures du monde intellectuel, restée panafricaniste dans ses théories philosophiques et littéraires. Bien entendu, mal aimé dans son pays il doit faire bénéficier de ses connaissances ailleurs

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« Les Africains doivent se purger eux-mêmes du désir d’Europe et apprendre à garder chez eux le meilleur d’eux-mêmes et de leurs gens. Le désir d’Europe ne saurait en effet être ni leur horizon existentiel, ni le dernier mot de leur condition. » Ces propos sont de l’un des défenseurs acharné de l’identité africaine, publié dans la rubrique « Opinions » du journal international Le Monde dans sa version africaine le 10 février 2019. Avec ses réflexions, Achille Mbembe s’est imposé dans le monde intellectuel international, et ses avis sont pris en compte et avec beaucoup de sérieux par les dirigeants occidentaux dans l’élaboration des politiques en direction de l’Afrique. Il s’est également illustré dans ses publications, recherches et conférences données à travers le monde comme un anti-impérialiste, un critique exemplaire des ravages du capitalisme et un combattant acharné  pour la dignité et le développement des Africains « continentaux » et ceux des diasporas.

En abrégeant sa biographie, on peut retenir qu’Achille Mbembe est né le 27 juillet 1957. Il obtient son doctorat en histoire à l’université de la Sorbonne à Paris, en France, en 1989. Par ailleurs il est titulaire d’un DEA en science politique de l’Institut d’études politiques de Paris. Reconnu comme l’un des plus grands théoriciens actuels du post-colonialisme, Il est intervenu dans de nombreuses universités et institutions américaines dont l’université Columbia de New York, la Brookings Institution de Washington, l’université de Pennsylvanie, l’université de Californie, Berkeley, l’université Yale mais aussi au Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria) à Dakar au Sénégal. Il est actuellement membre de l’équipe du Wits Institute for Social & Economic Research (WISER) de l’Université du Witwatersrand de Johannesburg en Afrique du Sud. Ses principaux centres d’intérêts sont l’histoire de l’Afrique, la politique africaine et les sciences sociales. Mais si sa biographie peut être abrégée, il n’en est pas de même pour sa bibliographie.

Combat par l’écriture

En 1985, il interpelle déjà la jeunesse dans l’œuvre intitulée Les jeunes et l’ordre politique en Afrique. Dans un contexte d’ample ouverture au monde, quelle est la profondeur du divorce culturel et du conflit du même genre qui oppose les jeunes à l’ordre politique tel qu’il se construit aujourd’hui en Afrique noire ? Dans ce contexte de profondes mutations sociales, économiques et culturelles qu’aggrave la crise économique et l’absence d’alternatives pour les sociétés africaines, comment tenir compte de la complexité des intérêts naissants, des demandes informulées mais latentes qui se font jour, et gouverner autrement ? En définitive, comment, à travers les pratiques sociales qu’ils développent, les jeunes contestent-ils aujourd’hui l’archaïsme des modes de gouverner et le caractère artisanal des constructions politiques africaines, en même temps qu’ils annoncent un autre ordre du réel, sont autant de questions que pose l’auteur et essaie d’y apporter des réponses.

En 1988, il soulève  la question de la religion qui fût l’un des moyens de dominations du continent, dans le livre intitulé Afriques indociles. Christianisme, pouvoir et état en société post-coloniale. Michel Lobe Ewane résume l’œuvre en ces termes : « le chercheur camerounais aborde une question peu étudiée : celle de la résistance culturelle, de l’inventivité au quotidien, de la créativité sociale, de ces multiples formes d’indocilité qui font que les sociétés soumises à des systèmes monolithiques et autoritaires arrivent à se forger un espace de libre arbitre et d’autonomie. L’auteur constate que l’adhésion des Africains au christianisme fut instrumentale. Ils l’abordèrent en saisissant ce qui leur semblait correspondre dans cette religion à un besoin du moment. Le christianisme est ainsi, par la nature de son expression en Afrique, loin d’apporter des réponses aux problèmes que rencontrent les sociétés africaines. »  Achille Mbembe relève d’ailleurs que « la montée des nouvelles religiosités et la recomposition des modalités religieuses ancestrales répondent (…) à un besoin de mettre de l’ordre dans les multiples causes possibles de la situation actuelle ».

Décolonisation, une affaire du Noir lui-même

En 2011, le chercheur pense qu’il est déjà temps pour le continent de « Sortir de la grande nuit » Dans le livre ainsi intitulé,  il se demande si la décolonisation africaine n’aura-t-elle été qu’un accident bruyant, un craquement à la surface, le signe d’un futur appelé à se fourvoyer ? Dans cet essai critique, Achille Mbembe montre que, au-delà des crises et de la destruction qui ont souvent frappé le continent depuis les indépendances, de nouvelles sociétés sont en train de naître, réalisant leur synthèse sur le mode du réassemblage, de la redistribution des différences entre soi et les autres et de la circulation des hommes et des cultures. Cet univers créole, dont la trame complexe et mobile glisse sans cesse d’une forme à une autre, constitue le soubassement d’une modernité que l’auteur qualifie d'” afropolitaine “.
La critique de la raison nègre parait en 2013. Achille Mbembe démontre que de tous les humains, le Nègre est le seul dont la chair fut faite marchandise. Au demeurant, le Nègre et la race n’ont jamais fait qu’un dans l’imaginaire des sociétés européennes. Depuis le XVIIIe siècle, ils ont constitué, ensemble, le sous-sol inavoué et souvent nié à partir duquel le projet moderne de connaissance – mais aussi de gouvernement – s’est déployé. La relégation de l’Europe au rang d’une simple province du monde signera-t-elle l’extinction du racisme, avec la dissolution de l’un de ses signifiants majeurs, le Nègre ? Ou au contraire, une fois cette figure historique dissoute, deviendrons-nous tous les Nègres du nouveau racisme que fabriquent à l’échelle planétaire les politiques néolibérales et sécuritaires, les nouvelles guerres d’occupation et de prédation, et les pratiques de zonage ? se demande-t-il. Dans le texte cité en début, Achille Mbembe reste convaincu que « Mais afin que les Africains ne soient point transformés en rebuts d’une planète parsemée de miradors, elle doit devenir son centre propre, sa puissance propre, un vaste espace de circulation, un continent-monde. Elle doit parachever le projet de la décolonisation en forgeant, pour elle-même, une nouvelle politique africaine de la mobilité. Celle-ci n’ira point sans une décolonisation culturelle. »

Prolixe en réflexion, les publications d’Achille Mbembe sont immenses et touchent plusieurs domaines. Ses œuvres littéraires sont toutes engagées dans une lutte pour la libération de l’Africain noir tant par lui-même que  par ceux qui pendant longtemps et aujourd’hui encore, pensent le maintenir dans l’obscurité. Resté constant dans ses réflexions et difficile à apprivoiser, il fait partie de ces intellectuel dont l’indocilité fait d’eux des mal aimés au Cameroun, contraints malgré eux à s’exprimer de l’extérieur.

Roland TSAPI

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