Figure : Vincent Ganty, l’aube du nationalisme camerounais

De nationalité guyanaise, une autre colonie française, il fut pris de compassion face à la répression coloniale quand il est envoyé au Cameroun comme fonctionnaire français d’Outre-Mer. Son activisme au inspiré les nationalistes locaux qui ont perpétué ses idées quand il est forcé de quitter le territoire  

Le nationalisme, cette idéologie qui prône la volonté de défendre une communauté, faire valoir les intérêts de ses membres et par la suite en faire une nation libre et indépendante, a gagné les esprits au Cameroun dans les années 50, soutenue notamment par les fondateurs de l’Union des populations du Cameroun. Mais les intérêts des peuples du territoire étaient déjà défendus contre les méthodes oppressives coloniales dans les années 30 et 40, et leurs revendications portées dans les instances de la Société des nations par un certain Vincent Ganty, douanier guyanais, à qui l’histoire attribue finalement l’introduction du nationalisme au Cameroun, celui qui a allumé le flambeau que plus tard porteront Um Nyobé et les autres.

Trajectoire

L’histoire de Vincent Ganty est retracée par Adalbert Owona dans un article intitulé « A l’aube du nationalisme camerounais : la curieuse figure de Vincent Ganty » publiée dans Outre-Mers Revue d’histoire en 1969. S’appuyant sur les archives fédérales à Yaoundé, l’auteur nous apprend que Vincent Ganty est né à Cayenne en Guyane française le 9 novembre 1881, trois ans avant que l’Empire allemand n’implante son drapeau sur les berges du Wouri. Ses bulletins individuels de notes rédigés par la Douane camerounaise à laquelle il a appartenu ne lui reconnaissent aucun diplôme ni aucune qualification professionnelle. Engagé volontaire à 18 ans dans la Légion étrangère, Ganty participe pendant 5 ans, de 1899 à 1904 à plusieurs campagnes coloniales de pacification à Madagascar et dans les oasis sahariennes. Rentré dans son pays, il est recruté dans l’administration des Douanes en 1906, mais est rappelé sous le drapeau en 1916 pendant la première guerre mondiale. Il combat sur le front français dans les rangs du bataillon de Martinique et est démobilisé le 11 février 1919. Fonctionnaire des douanes qu’il était, il sert dans son pays avant d’être nommé au Cameroun le 10 janvier 1922, et rejoint son poste 23 jours plus tard. Piètre fonctionnaire, il est mal noté, et pour éviter une énième mise à l’écart disciplinaire, il démissionne de ses fonctions de préposé de douanes de 2eme classe le 30 août 1924.

Activiste

Après sa démission, Vincent Ganty s’installe à Bidou dans la circonscription de Kribi, où il fonde en 1927 une église dénommée « Science chrétienne du Cameroun », qui n’obtient pas l’autorisation de l’administration coloniale. Deux ans plus tard en 1929, il met sur pied, toujours à Kribi et sans autorisation, la section locale de la Ligue universelle de défense de la race nègre, mouvement créé en 1924 en France par l’avocat dahoméen Kodja Tovalou Houenou. Vincent Ganty commence à distribuer des tracts pour sensibiliser les indigènes aux revendications de leurs droits, mais est expulsé. En attendant à Douala le bateau qui doit le ramener, il renoue contact avec ses relations de l’époque où il était à la douane, et profite d’une brouille entre les chefs Duala pour prendre la place de Richard Din Bell qui assurait la représentation en Métropole de l’association France-Cameroun. Il en profite pour rédiger les statuts d’un « Groupe Ganty de défense des citoyens nègres camerounais et amis des Nègres », et adresse le 31 juin 1931 une pétition à l’Assemblée de la Société des Nations qu’il signe en tant que délégué en Europe des citoyens Nègres camerounais, dans laquelle il dénonce les abus concernant le travail forcé, les expropriations des terres, les réquisitions des vivres et de la main d’œuvre, et les méthodes utilisées pour la construction du chemin de fer Douala-Yaoundé. La pétition est assortie d’une demande d’enquête adressée à la commission des Mandats de la Société des nations. Cette requête crée un tollé général en métropole. Le ministre des Affaires étrangères Aristide Briand adresse une demande d’explication au ministre des Colonies, qui à son tour ordonne une enquête depuis Paris. Mais entre-temps Vincent Ganty s’est brouillé avec les chefs duala qui ne lui auraient pas régulièrement payé le 4 000 francs promis en contrepartie de leur représentation en Métropole.

Nul doute que ces écrits et ces appels ont largement contribué à bâtir l’idéologie du parti nationaliste l’Union des populations du Cameroun, qui est créé deux ans plus tard, en 1948. Les écrits de Um Nyobé se seraient également inspirés des écrits de Vincent Ganty, qui dû, à partir de la France, retourner dans son pays natal, où l’historien Adalbert Owona n’a pas pu suivre ses traces. Mais son influence sur le mouvement nationaliste camerounais reste indéniable.

Prémices du nationalisme

Il disparaît pendant un moment, avant de réapparaître au lendemain de la deuxième guerre mondiale comme membre du Front inter colonial », association fondée à paris le 21 janvier 1945 par l’avocat antillais Sylvère Alcandre. Par la suite il s’en sépare et fonde le 9 mai 1946 un autre mouvement dénommé le Comité philanthrope supérieur d’émancipation intégrale et d’initiative générale de la délégation en Europe des Camerounais. Mouvement qui se transforme en Comité philanthrope supérieur pour la défense des Camerounais, par très différent du précédent groupe Ganty de défense des citoyens nègres camerounais. Il renoue le contact avec les notables Duala et adresse le 13 mai 1946 une pétition à l’Onu, né entre temps des cendres de la Société des nations. La pétition est rédigée au nom des « princes et sultans du Cameroun », dénonce une nouvelle fois les abus de l’administration coloniale et contient des exigences « Le peuple noir du Cameroun a besoin de vivre libre, il a ses mœurs et ses coutumes qui ne sont pas respectés par l’administration européenne…Avec l’installation sur le territoire d’un gouvernement des Noirs émancipés du Cameroun, la peuple veut la constitution d’un parlement camerounais à Douala, capitale du Cameroun. Il veut aussi les centres importants, par le progrès dans les sciences, les arts, la technique. Par l’autonomie politique, intellectuelle et économique. » Dans le même temps, Vincent Ganty tente de mobiliser les populations sur le territoire. Dans diverses lettres à l’approche des élections législatives du 10 novembre 1946, il appelle les Camerounais qu’il désigne désormais comme ses « sœurs, frères et compatriotes », à voter nationaliste, expliquant que  « Notre parti politique étant le nationalisme pour l’indépendance et la souveraineté du peuple camerounais sur son territoire…nous voulons la constitution immédiate d’un parlement camerounais à Douala…nous voulons la constitution d’un gouvernement des Noirs émancipés du Cameroun » Nul doute que ces écrits et ces appels ont largement contribué à bâtir l’idéologie du parti nationaliste l’Union des populations du Cameroun, qui est créé deux ans plus tard, en 1948. Les écrits de Um Nyobé se seraient également inspirés des écrits de Vincent Ganty, qui dû, à partir de la France, retourner dans son pays natal, où l’historien Adalbert Owona n’a pas pu suivre ses traces. Mais son influence sur le mouvement nationaliste camerounais reste indéniable.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *