Figure : Victor Kanga, victime du succès

Il était promu à une belle carrière politique et administrative, mais son succès lui a plutôt attiré des ennemis qui l’ont accusé de fomenter un complot contre le président Ahidjo. Victor Kanga, député à 29 ans, ayant occupé 5 postes ministériels à 35 ans, a fini ce brillant parcours dans les geôles de la prison de Yoko. Il symbolise aujourd’hui ces jeunes génies camerounais abattus en plein vol.

Le 26 novembre 1966, le journal français Le Monde publiait un article intitulé « m. Ahidjo destitue le ministre de l’information ». Le premier président de la république fédérale du Cameroun venait en effet contre toute attente, de démettre deux jours plus tôt, le 22 novembre 1966, Victor Kanga qui gérait le portefeuille de l’Information et du Tourisme dans le gouvernement du 28 juillet 1966. Ce jeune ministre, donc les compétences étaient devenue une arme contre lui, et qui a 35 ans avait occupé 5 postes ministériels, fut alors présenté par les observateurs comme une victime du devoir, et qui en plus payait le prix d’une rude bataille pour le contrôle de l’appareil politique dans la région Bamiléké à l’époque, qui passait par la neutralisation de tout esprit libre. Victor Kanga évita d’ailleurs de justesse une condamnation à mort, ses adversaires l’ayant accusé d’être le bénéficiaire d’un coup d’Etat qui visait le renversement  d’Amadou Ahidjo, mécontent de la politique de De Gaulle en Afrique.

D’après un résumé de sa biographie publié dans le site internet Camerlex, Victor Kanga est né le 12 mars 1931 à Banka dans la région de l’Ouest. A 27 ans, il a déjà achevé ses études qui l’ont conduit en France. Détenteur d’un doctorat en droit de la Faculté de Droit de Paris, il est également diplômé de l’Ecole Nationale des Douanes. Pendant son séjour en France, il était Président de l’Association des Etudiants Camerounais. De retour au pays, il occupe notamment les postes de Directeur Adjoint des Douanes, puis Directeur du Cabinet du Vice-Premier Ministre chargé de l’Education Nationale de février à décembre 1958. Il fait partie des jeunes camerounais rentrés de la France à qui Ahidjo fait confiance le 25 janvier 1960 lors de la formation de son premier gouvernement après l’indépendance. Il lui est confié le portefeuille du ministère de la Justice. 18 mois plus tard, le 20 juin 1961, il change de ministère pour devenir ministre d’Etat chargé de l’Economie Nationale puis simple ministre de l’Economie Nationale dès le 20 octobre 1961, et ministre des Finances, du Plan et de l’Equipement National le 1er juillet 1964. Le 28 juillet 1966, lors d’un remaniement partiel, il devient ministre de l’Information et du Tourisme, poste qu’il occupe pendant à peine 4 mois, jusqu’au  22 novembre 1966. Jusqu’en 1964, ses fonctions ministérielles allaient de pair avec celles de député, qu’il a été depuis le 10 avril 1960.

Qu’il soit ou non l’auteur de ces tracts, le ministre est arrêté quelques semaines après l’institutionnalisation du parti unique, le 21 novembre 1966, inculpé pour « propagation de fausses nouvelles » et condamné pour « subversion » par le tribunal militaire de Yaoundé

Cabale

Le premier gouvernement Ahidjo: Victor Kanga (numéro 6)

« Victor Kanga apparaît jusqu’à sa disgrâce comme une des figures de proue du gouvernement. Ahidjo le cite fréquemment en exemple, louant son sens du travail et du devoir, son patriotisme et sa fidélité au régime, lit-on dans l’ouvrage Kamerun. Mais, début 1966, alors que vient de se refermer le congrès de Bafoussam et que se prépare la création de l’UNC, la bonne étoile de Kanga pâlit. Du poste prestigieux de ministre des Finances, il est rétrogradé à l’Information et au Tourisme. La chute, en forme de sanction, est-elle trop dure à son goût ? Ou trop douce au goût de ses adversaires ? La question se pose lorsque des tracts anonymes protestant contre la dégradation de Kanga, intitulés « Victime du devoir », se mettent à circuler dans les cercles administratifs de Yaoundé. Qu’il soit ou non l’auteur de ces tracts, le ministre est arrêté quelques semaines après l’institutionnalisation du parti unique, le 21 novembre 1966, inculpé pour « propagation de fausses nouvelles » et condamné pour « subversion » par le tribunal militaire de Yaoundé. Le pouvoir en profite pour « découvrir » un « complot » et faire tomber d’autres importantes personnalités de la capitale. Dans le journal  Le Monde en mai 1967, on lit à ce sujet, sous la plume de Philippe Decraene: « Il est incontestable que, par l’intermédiaire de certains ministres, une partie de l’intelligentsia bamiléké a caressé et caresse encore l’espoir de s’emparer progressivement et légalement du pouvoir. Cela explique l’élimination de M. Victor Kanga. L’ancien ministre de l’Information, condamné à quatre mois de prison, s’était constitué une importante clientèle électorale, et donnait au surplus l’impression d’avoir pris des assurances chez les rebelles. Destitué à la grande déception de ses “frères de race”, qui se sont cependant abstenus de tout geste de solidarité, mais à la plus grande joie des non-Bamiléké, qui estiment même trop clémente l’attitude du chef de l’État à son égard, M. Kanga nourrissait de grands desseins, pour lui-même et pour les siens. »

D’après Jean Fochivé, explique une note du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) dans un message codé, le remplaçant du président Ahidjo que les USA auraient choisi, ou qui leur paraît le plus souhaitable, serait Victor Kanga.

Tuer les génies

Simple « affaire des tracts » au départ, transformée en « complot bamiléké » par Le Monde et beaucoup d’autres ensuite, l’« affaire Kanga » est en réalité dès le départ analysée par le pouvoir franco-camerounais comme un complot international. Deux jours avant l’arrestation du ministre de l’Information, le conseiller militaire français de l’ambassade de France, le colonel Robert Renan, avait reçu du directeur du SEDOC des informations mettant à jour un supposé complot américain contre le régime Ahidjo, dont Kanga aurait été l’instrument. Des informations selon lesquelles les Américains « allaient fomenter des mutineries » dans l’armée camerounaise et se préparaient à faire remplacer Ahidjo. « D’après Jean Fochivé, explique une note du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) dans un message codé, le remplaçant du président Ahidjo que les USA auraient choisi, ou qui leur paraît le plus souhaitable, serait Victor Kanga. Mécontents de la politique du général de Gaulle, les USA auraient décidé de fomenter des troubles en Afrique, poursuit l’auteur de la note. Le Cameroun aurait été choisi comme premier champ d’expérience » Ainsi donc, l’« affaire des tracts » prend une tout autre coloration. Victor Kanga, qui a toujours nié les faits qui lui sont reprochés, passera trois ans à la prison de Yoko… De prison en camp, son calvaire ne prendra fin qu’en 1974. Du 14 septembre 1985 jusqu’à son décès le 17 juin 1991 à l’Hôpital Général de Yaoundé, il occupait les fonctions de Président du conseil d’administration de Intelcam. En définitive, Victor Kanga fait partie de ces nombreux jeunes camerounais victimes de leurs succès. Tout esprit brillant ne s’attire que des ennuis dans le système mis en place par le colon et perpétué par ses successeurs, tant qu’il ne veut pas faire allégeance. Ainsi meurent ou sont enterrés les génies, dont le pays a pourtant besoin.

Roland TSAPI

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