Figure : Toumba Modomdoko, le dieu de Lam au Nord Cameroun

Il est l’une des figures oubliées des luttes contre la colonisation, pourtant ses combats ont été tout aussi déterminantes pour la redéfinition des politiques coloniales, combats achevés par une mort aussi en holocauste

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La figure historique d’aujourd’hui est celle d’un homme resté longtemps anonyme dans les récits de la lutte contre la colonisation, du fait que son champ d’opération était localisé dans la région de l’Extrême Nord avec une base arrière au Tchad voisin. Aussi, ses méthodes de luttes diffèrent de celles utilisées au Sud et sur les côtes camerounaises. D’abord donné pour mort, il était revenu transfiguré, et délivrait des messages par le biais des medium ou en transformant sa voix, invitant à combattre et à faire disparaître cette colonisation européenne qui avance inexorablement, à rejeter ce qui venait du « Blanc », argent, impôt, école, etc., le tout, sur fond de discours messianique, celui du désespoir, avec une transposition de la lutte à travers la mobilisation de forces religieuses occultes. Ses sacrifices étaient donnés comme assez puissants pour chasser les « colons », massacrer leurs suppôts, les chefs qu’ils ont nommés et leurs protégés, les Peuls, les conquérants d’hier. Les techniques de combats consistaient en des embuscades derrière des rideaux de mil et d’herbes hautes, conduits sans stratégie mais non sans tactique et savoir-faire. Ce héros assez particulier menait la résistance dans la localité de Gidar, de l’appellation d’une langue parlée principalement dans une petite zone du département du Diamaré dans la région de l’Extrême-Nord, dans les arrondissements de Guider et de Figuil du département du Mayo-Louti dans la région du Nord, également au Tchad, par les populations gidar. En 1982, les locuteurs de cette langue étaient estimés à 67 000.

Prédestiné

Toumba Modomdoko, puisqu’il s’agit de lui, était aussi appelé Mangilva ou le dieu de Lam. Dans un article intitulé Le « dieu de Lam », prophète millénariste (Nord-Cameroun et Tchad méridional, 1927 à 1930), Christian Seignobos indique que Toumba était né à Lam, en pays Gidar. L’école des blancs n’étant pas d’actualité ici, il est élevé comme tout petit garçon gidar, accompagnant son père dans les champs. Renfermé sur lui-même, il sortait d’un cercle de camarades dès qu’ils devenaient trop nombreux. Son comportement était jugé trop calme, trop réservé pour un garçon, même comme ce caractère était prêté aux 3eme fils d’une famille comme lui, appelé justement « Toumba ». Il se désintéressa des filles,  et s’engagea dans une catégorie de célibataires volontaires (boggor) comprise comme sexuellement anormale. Cette déviance, conçue comme la conséquence d’un sort, ferait de lui un « sorcier » potentiel. Dans son cas, ce trait sera transcendé comme le sceau d’une pseudo-divinité exprimée par « Mangilva ».

D’après le récit toujours, Toumba disparu à un moment de sa vie pendant 7 lunes, équivalent d’années, et lorsqu’il réapparut, il se proclama « Mangilva na Bray », le divin de Bray. Il refusa d’entrer dans la concession de son oncle où il avait  grandi à la mort de son père et on lui construisit une case à part. Il chercha à se dégager des liens du sang, adopta une existence à l’écart et décida de se soustraire au regard du commun. Le repli en soi même étant synonyme de refus d’un certain ordre établi, il le manifesta immédiatement en bousculant les habitudes religieuses établies. Il engage d’entrée deux combats : émanciper les Gidar et les groupes voisins de l’influence tutélaire de Goudour, et limiter l’emprise sociale des forgerons sur la communauté gidar. Sur le plan social Mangilva s’éleva contre la violence faite aux femmes, interdisant qu’on les lie et qu’on les batte. Il prêchait pour une forme d’égalité devant les fautes, et contribua à faire cesser le monopole des hommes sur la nourriture carnée, car les femmes n’avaient pas droit à la viande  Il va de soi que s’il était contre l’injustice imposée par des hommes, des clans ou des dignités aux autres dans sa communauté, ce n’est pas celle venue du colon qu’il devait tolérer.

Longue rancœur

Avant l’arrivée des colons dans la zones, les peuples de Manguilva nourrissaient déjà une haine contre l’occupant peul qui les avait spoliés de leurs terres et acculés depuis un siècle sur des sites défensifs. La tension était alors vive, et le fait que les administrateurs colons trouvèrent chez les Peuls une meilleure coopération radicalisa davantage la révolte. Plus, non seulement les Gidar ne comprenaient pas les nouveaux codes coloniaux, ils ne pouvaient non plus échapper aux obligations dictées par l’administration. Dès 1923, le cadre de l’indigénat implique également des obligations de portage et de construction de routes Garoua-Maroua. Une première route passant par Guider et Lam fut tracée. Jusqu’à la fin de l’année 1926, à la veille du soulèvement du dieu de Lam, le lieutenant Sempéré, chef de la subdivision de Guider, de même que son supérieur, le capitaine Coste, chef de la circonscription de Garoua, manifestaient une totale ignorance sur ce qui se préparait, continuellement accaparés par les lamibe peuls comme celui de Mayo Loué.

Trahi

C’est sur dénonciation de Doubla Masay, un chef de quartier de Douvah qui le faisait suivre, qu’un gradéet quelques gardes vont mettre la main sur Mangilva. Il s’était caché à Koussoukou, dans une grotte. A son arrestation il ne sera pas menotté, les uns et les autres étaient unanimes quant au caractère non violent de Toumba. Alors que certains faisaient mine d’intervenir en sa faveur, il leur dit, ainsi qu’à ceux de sa famille : « Laissez, ne perdez pas votre vie pour moi. » Condamné à dix ans d’internement à Ébolowa, Toumba moura à la prison de Garoua, le 25 juin 1928, les archives rapportent qu’il se serait laissé mourir de faim.

A l’introduction de son article, Christian Seignobos renseigne que « Dans le nord du Cameroun, la révolte du « dieu de Lam », conduite par un Gidar, Toumba, surnommé Mangilva, emprunte tous les canons de la veine millénariste des mouvements anticoloniaux du début du xxe siècle. Elle est le révélateur de la confrontation entre l’administration militaire de la haute époque coloniale avec les sociétés musulmanes, ici peules, et celles des haa’be (païens, en l’occurrence, des Gidar). Ce soulèvement (1927-1929) touche de façon inégale un vaste espace allant des monts Mandara au Logone. Il surprend une administration incrédule qui doit, pour en venir à bout, unir ses forces, celles du Tchad et celles du Cameroun, et ne se montre capable ni de le comprendre, ni d’en tirer les leçons » Il regrette plus loin qu’aucun travail n’ait été consacré Toumba, et se demande pourquoi un historien camerounais aussi « couvrant » que Mohammadou Eldridge (1934-2004), par exemple, ne s’en soit pas saisi, ni n’aie conseillé ce sujet à des étudiants de l’université de Ngaoundéré, alors que le lamidat de Mayo Loué, dont était originaire sa mère et duquel dépendaient administrativement les Gidar de l’Est, se trouve en première ligne dans les événements du dieu de Lam. Quoi qu’il en soit, Toumba est bien rentré dans l’histoire comme l’un de fils du pays qui a préféré sacrifier sa vie dans l’espoir d’une liberté totale… pour son peuple

Roland TSAPI

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