Figure : Thomas Mongo, le négociateur…de la dernière chance

Premier évêque camerounais, il est celui à qui l’autorité administrative coloniale avait confié en 1957 la mission de médiateur entre elle et le leader nationaliste Um Nyiobé. Il mena à bien cette mission, mais le compte rendu ne plut pas au Colon, qui décida d’en finir avec le nationaliste.

Les rapports entre la puissance coloniale et les indépendantistes camerounais dans les années 50, quoique conflictuels, n’étaient pas seulement violents. Parallèlement à la répression administrative et militaire qui était opposée aux revendications, les administrateurs coloniaux tentaient des médiations secrètes avec les principaux leaders. L’une de ces « mains tendues » est faite en 1957 à Um Nyobé par l’intermédiaire d’un homme de l’église, Monseigneur Thomas Mongo. Thomas Mongo, né en 1914 à Hegba, Bot-Makak dans la Région du Centre, est originaire de Nkong Ngada. Il est ordonné prêtre le 24 février 1943. 12 ans plus tard, le 21 novembre 1955, il a gravi les échelons aux seins de l’église pour être  nommé évêque auxiliaire de Douala. et deux ans après, il est nommé évêque plein  dans le même archidiocèse  le 5 juillet 1957 à l’âge de 43 ans. Charge dont il démissionne le 29 août 1973.

Des Africains sont, pour la première fois dans toute l’Afrique sous domination française, élevés au rang d’évêques. Ce sera le cas de Paul Etoga en novembre 1955 et de Thomas Mongo en février 1956. »

Remplir le vide politique

D’après François Bayart dans L’Etat du Cameroun, Pierre Messmer chargea Mgr Mongo d’une mission secrète de médiation auprès d’Um Nyobé, en août 1957. Deux ans auparavant, l’église avait clairement pris position contre les revendications des nationalistes. D’après Mongo Beti dans La France contre l’Afrique, « le lobby des colons gagne en influence. Ces derniers ont trouvé un relais, l’Église catholique. En 1955, les évêques, de façon assez inhabituelle, envoient une lettre aux fidèles afin de les mettre en garde contre l’Upc, accusée d’être communiste. » L’auteur relève ici que l’attitude de l’église était assez surprenante, elle qui logiquement devait être rangée du côté des populations dont l’une de ses missions est de les protéger. L’explication de cette attitude de l’église se trouve peut-être dans cet extrait de Kamerun, une guerre cachée aux origines de la francafrique: « Réjoui de voir la mission de l’Onu avaliser l’interdiction de l’Upc, Roland Pré poursuit avec entrain la politique qu’il avait initiée dès son arrivée au Territoire. Parallèlement à la surveillance et à la répression de ceux qu’il appelle désormais les « ex-upécistes », le Haut-Commissaire approfondit sa politique d’encadrement des masses et de promotion des élites autochtones, sans négliger de présenter chacune de ses initiatives comme le produit de la « générosité » française… Comme dans la période qui avait précédé les émeutes, cette politique d’encadrement des masses « par les Africains eux-mêmes » sera suivie par le clergé catholique local. Des Africains sont, pour la première fois dans toute l’Afrique sous domination française, élevés au rang d’évêques. Ce sera le cas de Paul Etoga en novembre 1955 et de Thomas Mongo en février 1956. »

Réussite ou la mort

Mgr Thomas Mongo

Après la répression menée en pays Bassa, relate Mongo Beti, Pierre Messmer tente donc une ouverture en direction de l’Upc et de Um Nyobé par l’intermédiaire de Mgr Mongo, évêque coadjuteur de Douala. Le prélat, non sans un certain courage, se rend dans la forêt afin d’y rencontrer le chef indépendantiste. Il lui faut plus de deux jours pour rejoindre le chef de l’Upc. Pour Thomas Deltombe et co-auteurs, « il est sans doute trop tard quand Mgr Thomas Mongo tente une médiation. Premier évêque titulaire africain de Douala, depuis le 11 août 1957, c’est un homme respecté au Cameroun. Originaire de la région « Bassa », il paraît être la personne indiquée pour tenter de calmer la situation. Il écrit donc à Um Nyobè pour lui proposer une rencontre. La lettre met du temps à parvenir à destination, mais Um Nyobè accepte avec enthousiasme cette entrevue de la dernière chance, à condition d’en garder le secret. La rencontre a bien eu lieu, le 1er octobre, à 3 kilomètres de Boumnyebel. Trois heures de discussion à bâtons rompus. Um Nyobè est trop engagé pour cesser unilatéralement les hostilités. Il demande le retrait des militaires français de Sanaga-Maritime, la désactivation des milices et une rencontre officielle avec le gouvernement français. Autant de conditions rapportées à Pierre Messmer, aussitôt rejetées. La France refusant d’accorder au leader d’un parti interdit un statut de négociateur légitime, les pourparlers tournent court. » Mongo Beti précise que Um Nyobé aurait expliqué à Monseigneur Thomas Mongo qu’il veut être reconnu comme l’interlocuteur privilégié du haut-commissaire et réclamé le poste de Premier ministre dans la perspective de la formation d’un gouvernement d’union nationale. Autant d’exigences inacceptables pour Pierre Messmer.

Monseigneur Thomas Mongo est mort le 17 mars 1988 à Log-Bikoy, emportant avec lui secret de ces questionnements, mais il reste dans la guerre de l’indépendance du Cameroun, celui qui peut à juste titre, pour ce qui est de la survie de Ruben Um Nyobé, être qualifié de négociateur… de la dernière chance.

Utilisé ?

Les négociations n’ayant pas abouti, les troubles continuent. « Pierre Messmer, Maurice Delauney et Daniel Doustin décident de mettre fin à cette agitation. En décembre 1957, l’administration coloniale annonce la création de ce qu’elle nomme la « zone de pacification du Cameroun ou Zopac ». L’opération militaire elle-même doit se dérouler en deux temps. Il s’agit d’abord d’obliger les populations à se regrouper dans des villages situés le long des grandes voies de communication afin de mieux les surveiller et les éloigner des maquis. Ensuite, après avoir procédé au quadrillage de la région, les maquis de l’Upc seront réduits par la force. Avec une priorité, même si ce n’est écrit nulle part, l’élimination physique de Ruben Um Nyobé. Avec du recul, des questions se posent : Monseigneur Thomas Mongo pouvait-il mener sa mission en toute impartialité, sans être influencé par un sentiment de redevabilité envers le colon qui ne devait pas être étranger à sa promotion au sein de l’église ?  Le choix porté sur lui pour mener cette médiation n’était-il  pas bien calculé, Pierre Messmer caressant le secret espoir que le médiateur, au cours de cette mission, ne devait pas oublier qui était son véritable bienfaiteur et se débrouiller pour que les choses tournent à son avantage ? Le prélat n’aurait-il pas aussi été utilisé comme un gage de « bonne foi » que le colon voulait montrer à la communauté internationale, pour légitimer par la suite la décision d’éliminer le nationaliste ? Monseigneur Thomas Mongo est mort  le 17 mars 1988 à Log-Bikoy, emportant avec lui secret de ces questionnements, mais il reste dans la guerre de l’indépendance du Cameroun, celui qui peut à juste titre, pour ce qui est de la survie de Ruben Um Nyobé, être qualifié de négociateur… de la dernière chance.

Roland TSAPI

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