Figure : Thaddée Nya Nana, victime du leadership politique

Il a subi le même sort que celui des nationalistes exécutés sur le poteau, alors qu’il était pourtant dans le régime au pouvoir. La guerre des clans a eu raison de lui

Nya Thaddée, ou Thaddée Nya Nana de naissance, est l’un des hommes politiques camerounais victimes du rouleau compresseur du pouvoir néocolonial, pendu sur la place publique à Bangangté en 1965. Contrairement aux leaders de l’Union des populations du Cameroun traqués et assassinés par un pouvoir qui tenait à éradiquer complètement ce parti de l’échiquier politique même après l’indépendance du Cameroun oriental le 1er janvier 1960, ce qui est particulier pour Nya Thaddée, c’est que n’ayant pas pu trouver un motif comme celui de conspiration contre l’état et instigation au terrorisme, la machine répressive trouva bon de lui coller un assassinat, celui de deux missionnaires suisses. Plus particulier encore, c’est que Thaddée Nya Nana appartenait au parti au pouvoir, l’Union Camerounaise d’Ahmadou Ahidjo, et les éléments historiques révèlent qu’il aura plutôt fait les frais d’une féroce bataille de leadership dans ce parti dans le département du Ndé.

Né en 1921, Thaddée Nya Nana, en plus d’être planteur de café, s’était surtout illustré comme libraire dans la ville de Bangangté, et son niveau d’instruction le prédisposait naturellement à la politique. Il est élu député à l’Assemblée nationale pour la législature 1960/1963, et s’est distingué à l’hémicycle par la défense des droits familiaux. Ainsi, il propose au gouvernement des mesures utiles pour accorder le bénéfice des prestations familiales à toutes les familles camerounaises; proposition de résolution adoptée le 02 novembre 1960. Mais sa popularité inquiète, comme le souligne ce témoignage publié dans 237Online le 2 janvier 2020, d’un ancien étudiant en France qui a fait la connaissance de Maurice Robert, un architecte principal du néocolonialisme français, qui fut le représentant du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage  (Sdece), ancêtre de la Direction générale de la sécurité extérieure (Dgse) en Afrique, et bras droit de Foccart. Le témoin raconte « Pendant les discussions à table, mes questions étaient multiples. C’est alors que je lui demandai la réalité sur Nya Thaddée. Il me répondit que ce dernier fut victime d’une cabale montée par Samuel Kame, qui ne voulait pas à l’Ouest Cameroun des personnes pouvant lui faire de l’ombre. Or Nya Thaddée fut très populaire. »

Jugé de façon expéditive, (avec l’appui d’un témoin ivre qui se dédira avant de mourir ndlr), Thaddée Nya Nana est exécuté sur la  place publique, le 19 novembre 1965… Cette succession d’événements ténébreux montrent clairement comment le pouvoir central, à Yaoundé, instrumentalise le climat de « rébellion » pour « épurer » un parti présidentiel jamais assez monolithique

Leadership

Le livre Kamerun, une guerre cachée aux origines de la France Afrique donne plus de détails. « Outre les accusations gratuites et les condamnations arbitraires pour de supposées « complicités » avec la rébellion, la violence armée qui persiste dans la province de l’Ouest devient progressivement un instrument de combat dans la guerre que se livrent, au niveau local comme national, les différents « clans » présents à l’intérieur du parti gouvernemental. L’assassinat en mars 1965 du sous-préfet de Bazou, Joseph Mbeng, et les suites à rebondissements de cet attentat en sont une bonne illustration. Loin d’être le fait de la « rébellion », comme les apparences pourraient le laisser croire, ce meurtre s’explique plutôt par des rivalités à l’intérieur de la section de l’UC dans le département du Ndé – celui précisément où Ouandié a installé sa base –, au sein de laquelle s’affrontent deux barons locaux du parti unique : l’ancien secrétaire d’État Jean-Pierre Wandji Nkuimy et le député Thaddée Nya Nana. Accusé par son rival d’être l’instigateur du meurtre du sous-préfet, le premier est condamné aux travaux forcés à perpétuité en juin 1965, pour « complicité d’assassinat ». Mais le second, qui a manipulé les témoins au cours du procès, ne s’en sort pas mieux : il se retrouve à son tour sur le banc des accusés lorsque, cinq mois après le meurtre du sous-préfet de Bazou, deux missionnaires protestants de nationalité suisse, Roland Valdvogel et Liliane Markoff, sont assassinés par de prétendus « rebelles », le 21 août 1965, dans la localité de Bangangté. Jugé de façon expéditive, (avec l’appui d’un témoin ivre qui se dédira avant de mourir ndlr), Thaddée Nya Nana est exécuté sur la  place publique, le 19 novembre 1965… Cette succession d’événements ténébreux montrent clairement comment le pouvoir central, à Yaoundé, instrumentalise le climat de « rébellion » pour
« épurer » un parti présidentiel jamais assez monolithique. C’est du moins ce que l’on comprend à la lecture d’une lettre adressée, deux semaines après l’assassinat des missionnaires suisses, par Jean-Robert Keyanfé, préfet du Ndé, à Enoch Kwayeb, ministre délégué à la présidence chargé de l’Administration territoriale dans cette lettre, le préfet s’étonne de ce le patron du Service d’études et de la documentation (Sedoc) Jean Fochivé dépêché à Bafoussam pour faire la lumière sur cette affaire, mène une enquête à charge et multiplie les irrégularités juridiques, qui jettent le doute sur la culpabilité de Thaddée Nya. »

Thaddée Nya Nana, réputé être une forte tête, qui en plus s’opposait ouvertement à Samuel Kame, était vite rangé dans le même registre que les Victor Kanga ou Jean Mbouendé, qui malgré leur appartenance au pouvoir, était soupçonnés d’être de mèche avec les nationalistes, c’est pourquoi dès que l’occasion se présentait le système en profitaient pour s’en débarrasser, et parfois les méthodes était aussi radicales que la pendaison. Ce fut le cas de Thaddée Nya Nana le 19 novembre 1965, alors qu’il avait 44 ans, pendu avec un présumé complice du nom de Yitna. Une autre victime de ses convictions.

Soucis de contrôle

En raccourci, il ressort des récits historiques qu’après 1960, le pouvoir de Yaoundé menait des combats impitoyables sur plusieurs fronts. Sur le front politique national il fallait en finir avec les leaders de l’Upc, mais aussi à l’intérieur même de l’Union Camerounaise, il fallait neutraliser les fortes têtes, surtout quand elles étaient soupçonnées de sympathies  avec les nationalistes, pour s’assurer que tous les cadres obéissent servilement au chef du parti. C’est dans cette logique que depuis 1958 déjà, Samuel Kame est nommé adjoint d’administrateur de la région dite Bamileke par le Haut-commissaire Pierre Messmer, avec comme feuille de route de mater l’Upc et autres nationalistes. Feu vert lui est donné d’utiliser tous les moyens pour cette tâche. Le 21 janvier 1959, avec le concours d’Aujoulat, le haut-commissaire Xavier Torre détache Samuel Kame de l’administration coloniale et le met à la disposition du Premier ministre Ahidjo, avec comme missions, servir de conseiller politique et surtout aider le chef du gouvernement à neutraliser toutes les fortes têtes Bamileke. Thaddée Nya Nana, réputé être une forte tête, qui en plus s’opposait ouvertement à Samuel Kame, était vite rangé dans le même registre que les Victor Kanga ou Jean Mbouendé, qui malgré leur appartenance au pouvoir, était soupçonnés d’être de mèche avec les nationalistes, c’est pourquoi dès que l’occasion se présentait le système en profitaient pour s’en débarrasser, et parfois les méthodes était aussi radicales que la pendaison. Ce fut le cas de Thaddée Nya Nana le 19 novembre 1965, alors qu’il avait 44 ans, pendu avec un présumé complice du nom de Yitna. Une autre victime de ses convictions.

Roland TSAPI

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