Figure : Tankeu Noe, les cailloux contre les armes

A la tête de la branche armée de l’Upc ALNK après son interdiction, il a bravé l’armement moderne de l’administration coloniale pendant 5 ans dans la province du Littoral, et a contraint les services de sécurité à raser le quartier Congo à Douala à sa recherche. C’est trois ans plus tard qu’il serra arrêté et exécuté sur la place publique dans le même quartier.

A la fin de l’année 1963, trois ans après la proclamation de l’indépendance du Cameroun oriental, les nationalistes de l’Union des populations du Cameroun continuaient de payer de leurs vies à cause de leur idéologie et de leurs engagements, qui avaient pris la forme de la lutte armée. Tankeu Noé est l’un de ces nationalistes, avec la particularité que son exécution par pendaison sur la place publique devait permettre au pouvoir de Yaoundé et ses conseillers techniques français de faire d’une pierre deux coups : éliminer le rebelle et provoquer un choc psychologique au sein de la population. Son exécution fut alors savamment programmée, comme le relatent les auteurs de Kamerun, une guerre cachée aux origines de la francafrique : « Pour les autorités gouvernementales, il ne s’agit pas simplement de couper physiquement les populations des rebelles, mais surtout d’anesthésier en elles, jusque dans les profondeurs de leur âme, toute velléité « subversive ». Dans cette optique, chaque événement susceptible d’effrayer les populations est savamment exploité. L’arrestation quasi simultanée de Noé Tankeu, Théodore Kilama alias Makanda Pouth et Pierre Kamdem Ninyim est ainsi l’occasion d’une vaste opération de choc psychologique. Ayant subi des « interrogatoires » musclés à la BMM, condamnés à mort à la va-vite par les tribunaux militaires fin 1963 grâce au durcissement des mesures contre-subversives opéré en octobre 1963, les trois hommes et leurs supposés « complices » sont transférés dans les chefs-lieux de leurs régions d’origine respectives, Douala pour Tankeu, Édéa pour Makanda Pouth et Bafoussam pour Kamdem Ninyim : ils y sont exécutés, le même jour, le 3 janvier 1964, devant des milliers de personnes sommées par les autorités d’assister au supplice. Cette exécution collective et décentralisée, explique le lendemain le « Bulletin de renseignements hebdomadaire » du SEDOC, « a été accueillie avec soulagement par l’opinion publique, qui considère cet acte comme étant le moyen le plus efficace pour châtier ces rebelles et surtout pour prouver aux dévoyés que le vandalisme ne fera jamais loi sur le territoire national»

Pour les autorités gouvernementales, il ne s’agit pas simplement de couper physiquement les populations des rebelles, mais surtout d’anesthésier en elles, jusque dans les profondeurs de leur âme, toute velléité « subversive”

Mission

La biographie de Tankeu Noe n’a pas été retrouvée dans le cadre de ce travail. Mais ce qui est constant, c’est qu’il s’illustre dès le jeune âge par son courage et développe très tôt, une fois en contact avec l’Union des populations du Cameroun, des qualités de meneur d’hommes. Lorsque l’Upc est contrainte à la clandestinité, par son interdiction en 1955, lorsqu’elle est obligée de former une branche armée pour résister à la traque qui s’intensifie et la tuerie de ses militants, Tankeu Noe devient le commandant de l’armée de libération nationale Kamerunaise (Alnk) pour la province du Littoral. Il s’agit pour eux de se battre  contre les forces coloniales françaises avant l’indépendance, et à combattre le gouvernement du président Ahmadou Ahidjo qu’ils considéraient comme une marionnette des Français, après l’indépendance du Cameroun oriental le 1er janvier 1960. Cette branche armée, qui n’aurait d’ailleurs pas eu l’aval du secrétaire général du parti Ruben Um Nyobé, est mal organisée, presque pas ou faiblement armée. Les hommes comme Tankeu Noé n’en avaient cure, pour lui c’était la patrie ou la mort. Il misait cependant sur une bonne connaissance du terrain et utilisait les techniques de la guérilla pour résister et perpétrer des attaques sporadiques. C’est ainsi que dans la nuit du 27 au 28 juin 1959, « une cinquantaine de militants, armés de gourdins et de machettes, se dirigent vers le camp de la Garde camerounaise et des auxiliaires de gendarmerie de Mboppi. Le poste de police qui protège le camp est dévalisé, un gendarme français tué et quatre auxiliaires camerounais blessés. Mais les assaillants ne s’arrêtent pas là. Ayant récupéré une dizaine de fusils au camp de la gendarmerie, ils se dirigent vers le « quartier blanc » en chantant des chansons nationalistes. Ils font irruption au cinéma Les Portiques, un bar La Frégate, puis au dancing club  (Le Chantaco, hauts lieux de sociabilité européenne, où ils tuent deux militaires français et blessent une dizaine de clients, français ou camerounais. Lors de la contre-attaque, des documents de l’UPC sont saisis qui permettront d’arrêter environ 100 suspects. 

Tankeu Noé abattu en public et attaché à un poteau électrique au quartier Congo réputé être son repère, afin que ses voisins qui se sont réinstallés après le rasage d’avril 1960, se souviennent bien du sort qui leur est réservé au cas où, au cas où. Aujourd’hui, difficile de dire si les enfants nés dans ce quartier peuvent retrouver l’endroit où le corps de Tankeu a été attaché à un poteau, mais à Bonanjo non loin de là, on a consacré un monument à l’un des bourreaux, le Général Leclerc

Traque et exécution

À la suite de cette action, le haut commandement français du Cameroun décide d’appeler cinq compagnies de troupes et cinq escouades de gendarmes en renfort. À partir de 1960, les troupes de l’armée camerounaise nouvellement formée travaillent désormais en étroite collaboration avec les forces coloniales françaises sous le général Max Briand pour réprimer la rébellion. Le 24 avril 1960, le quartier Congo de Douala, fief de Tankeu, est incendié par les forces de sécurité, faisant officiellement 19 morts et 5 000 sans-abri. C’est finalement trois ans plus tard que Tankeu Noé est arrêté, le 31 juillet 1963, reconnu coupable de terrorisme, avec Makanda Pouth, et condamnés aux travaux forcés le 9 septembre 1963. Mais en vertu de la nouvelle loi du 30 octobre 1963 donnant au gouvernement des pouvoirs accrus pour faire face aux opposants, Tankeu Noé et Makanda Pouth sont  traduits devant un tribunal militaire qui les condamne à mort, sentence qui donnera lieu à l’exécution simultanée du 3 janvier 1964 à Douala pour Tankeu, Edéa pour Makanda Pouth  et Bafoussam  pour Kamdem Ninyim. Tankeu Noé abattu en public et attaché à un poteau électrique  au quartier Congo réputé être son repère, afin que ses voisins qui se sont réinstallés après le rasage d’avril 1960, se souviennent bien du sort qui leur est réservé au cas où, au cas où. Aujourd’hui, difficile de dire si les enfants nés dans ce quartier peuvent retrouver l’endroit où le corps de Tankeu a été attaché à un poteau, mais à Bonanjo non loin de là, on a consacré un monument à l’un des bourreaux, le Général Leclerc

Roland TSAPI

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