Figure : Sylver Talom, l’étoile abandonnée au bord de la route

Sur une pente montante dans le football camerounais, il a été atteint en pleine amorce par une blessure, qui l’a éloigné définitivement des stades faute de prise en charge adéquat. Après près de trois décennies, il reste un convaincue que la jeunesse a un potentiel et qu’il faut l’encadrer

Après 31 ans hors des stades, il a organisé son jubilé le 16 octobre 2021 à Bafoussam, avec comme l’un des objectifs de dire au monde sportif qu’il est encore en jambe, et même s’il ne peut plus courir derrière un ballon de football, il a de la ressource pour servir dans le staff technique. Sylver Talom est en effet cet ancien sociétaire de Racing football club de Bafoussam, dont la carrière s’est brutalement arrêtée au moment même où il était à la porte de la gloire au sein des Lions indomptables du Cameroun. En regroupement à Yaoundé en 1990 pour les préparatifs des éliminatoires de la 17eme coupe d’Afrique des Nations  en Algérie et la participation à la phase finale de la 14eme édition de la coupe du monde de football en Italie, il eut une blessure inexpliquée lors des entrainements, qui l’éloigna définitivement des stades, faute de prise en charge. La jeune star avait été abandonnée par la nation au bord de la route.

Le malheur …

D’après le récit de l’homme lui-même, à Akono, une banlieue de Yaoundé où les Lions indomptables étaient en regroupement sous l’encadrement de l’entraineur russe Valeri Kouzmitch Nepomniachi, il réceptionna une balle lors des entrainements et au moment de passer à un coéquipier, il sentit comme si son pied gauche s’était détaché au niveau de la rotule et il se retrouva au sol. « Il n’y avait plus moyen de me relever, et c’était ma première fois que je voyais un blanc couler les larmes. Valeri Nepomniachi a commencé à couler les larmes, j’ai senti que les carottes étaient cuites pour moi », dit-il, un grain de larme au coin de l’œil. Et c’était juste le début de ses déboires. Les secours ne lui furent pas portés immédiatement, il n’y avait aucun médecin avec eux au camp de regroupement, pas d’ambulance non plus. On lui fit comprendre qu’il se faisait tard et que si on le ramenait à Yaoundé à cette heure-là on ne pouvait pas trouver le médecin de l’équipe nationale, le docteur Fouda. Le lendemain matin, il fut embarqué dans le mini bus des Lions pour Yaoundé, mais en pleine saison sèche, il se mit à pleuvoir sur le chemin et le véhicule qui l’amenait s’embourba. Il fallait attendre le secours des riverains pour aider à sortir de là, ce qui prit assez de temps pour qu’il arrive à Yaoundé à la tombée de la nuit. Trop tard pour une intervention dit-il, « tout ce que le docteur Fouda m’a dit, c’est que ce qu’il restait à faire c’était d’amputer la jambe ou mettre le plâtre. J’ai préféré le plâtre. » Il ne fut pas gardé à l’hôpital après l’opération, mais ramené au dortoir, où il était abandonné seul quand ses coéquipiers partaient pour les entrainements.

après 21 jours il fallait qu’on enlève le plâtre. Personne n’est venu. J’étais obligé de concasser le plâtre moi-même, avec le concours de mon épouse. Pour la réanimation, j’ai dû faire recours au massage traditionnel et c’est dans le Noun que cela s’est passé.

…jamais seul

A ce moment, son club le Racing de Bafoussam se retrouva à Yaoundé pour un match, il demanda qu’au lieu qu’il soit abandonné au dortoir des lions indomptables, qu’on l’amène à l’hôtel où logeaient ses coéquipiers du Club. Son intention était de retourner à Bafoussam avec eux après leur match, mais une autre surprise l’attendait : « j’ai été surpris le lendemain, quand il faisait jour, que j’étais seul à l’hôtel, ils m’avaient aussi abandonné. J’ai fait recours à mon concurrent à l’équipe nationale, Jules Denis Onana, qui est venu me transporter de l’hôtel pour Etoudi, où j’ai eu la chance de tomber sur un chauffeur qui me connaissait ». Le chauffeur en question était un amoureux du football et un fan de Sylver Talom, c’est ainsi qu’il prit sur lui de payer une deuxième place dans la voiture pour permettre au joueur d’y poser son pied qui ne pouvait pas se plier s’il s’asseyait sur un seul siège. A Bafoussam, c’est un autre fan mécanicien qui mit sa voiture à sa disposition pour le transporter de la gare routière à son domicile. Il n’avait plus des nouvelles ni de l’équipe nationale où il s’entrainait pour aller défendre les couleurs nationales, ni de son club.

L’histoire de Sylver Talom, le seul défenseur que Georges Wéah, l’actuel président du Libéria redoutait quand il évoluait dans le championnat camerounais à l’époque, est aussi celle d’une jeunesse fougueuse et enthousiaste, ne rêvant que de porter haut le Cameroun, mais dont les ambitions ont de tout temps buté sur le mur d’une gestion à la petite semaine des structures et des infrastructures.

Débrouille

La suite est plus pathétique, telle qu’il raconte : «  après 21 jours il fallait qu’on enlève le plâtre. Personne n’est venu. J’étais obligé de concasser le plâtre moi-même, avec le concours de mon épouse. Pour la réanimation, j’ai dû faire recours au massage traditionnel et c’est dans le Noun que cela s’est passé. Jusqu’aujourd’hui, je n’ai jamais eu de nouvelles ni des Lions indomptables, ni de mon club le Racing » La seule consolation de l’homme, c’est qu’il fut recruté, une fois en mesure de se mettre sur ses deux pieds, à la mairie de Bafoussam, devenue plus tard communauté urbaine de Bafoussam. « C’est le football qui m’a empêché de poursuivre mes études, mais le football m’a déçu », soupire l’homme en définitive, le regard ailleurs. Mais plus que le football, ce sont les gestionnaires du football qui ont failli.

L’histoire de Sylver Talom, le seul défenseur que Georges Wéah, l’actuel président du Libéria redoutait quand il évoluait dans le championnat camerounais à l’époque, est aussi celle d’une jeunesse fougueuse et enthousiaste, ne rêvant que de porter haut le Cameroun, mais dont les ambitions ont de tout temps buté sur le mur d’une gestion à la petite semaine des structures et des infrastructures. Sylver Talom a été sacrifié à l’autel de cette incurie, les Lions indomptables pouvaient s’entrainer sans un secouriste dans le groupe, sans ambulance pour une évacuation rapide. L’équipe nationale avait-elle une assurance à l’époque, comment un jouer blessé sur le stade d’entrainement de l’équipe nationale devait squatter les cars de transport en commun avec un pied accroché en l’air pour rentrer chez lui ?

L’homme aujourd’hui espère que le sacrifice dont il a fait l’objet serve à quelque chose, et que les cadets ne connaissent pas le même sort, et surtout gardent la tête haute. Il croit encore dur comme fer que ce qu’il n’a pas eu le temps suffisant d’exprimer sur les stades avec ses jambes, il l’a toujours dans la tête et pourrait transmettre aux jeunes joueurs si l’occasion lui était donné dans un staff d’encadrement. Pour lui, il n’est jamais trop tard pour, exprimer son génie.

Roland TSAPI

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