Figure : Sokoudjou Jean Philippe Rameaux, la résistance au trône

Traqué par l’administration coloniale jusque dans sa chefferie d’où il a été extrait pour les prisons et n’a conservé son trône que grâce à la détermination de son peuple qui s’est opposé à la tentative de le remplacer. Avec 70 ans de règne il est le doyen des chefs traditionnels du Cameroun, et a su garder ses distances avec la politique, qu’il ne manque pas d’ailleurs de critiquer à l’occasion,

Il est au trône de la chefferie Bamendjou, à l’Ouest du Cameroun depuis bientôt 70 ans. Sa majesté Jean Rameaux Sokoudjou, Fo’o Chendjou II est aussi le doyen incontesté des chefs traditionnels du Cameroun. Se présentant comme un rescapé du génocide bamiléké, il incarne au-delà de l’histoire d’un peuple, celle de ce qui aurait dû être la nation Camerounaise. Fils de la 50eme épouse de Fo’o Tchindeu, issue d’une fratrie de 185 enfants, il est né en 1936 à Bamendjou. Il fait ses premiers pas scolaires à l’école Cebec de Tobah entre 1939 et 1946. Il est âgé de 10 ans quand il quitte le village pour Yaoundé, ou plus exactement quand on le fait partir du village. Il est en effet de coutume dans la région que le prince héritier soit éloigné du village pour sa protection. Il continue les classes à l’école catholique de Mokolo, avant d’être confié chez les Etenga à Bikok. Il y passe 6 années à s’imprégner d’une autre culture, et rentre à Bamendjou en janvier 1953 pour être intronisé un mois plus tard, le 6 février comme roi des Bamendjou après le décès de son père Fo’o Tchindeu. Il continue d’aller à l’école Saint Gabriel de Toumi à Bamendjou avant de se consacrer définitivement au règne, sous le titre royal de Tchendjou II, du nom de son grand père qui a régné avant son père.

Acculés par une population déterminée, les colons abandonnèrent la chefferie, mais prirent soin avant de partir d’y mettre le feu, réduisant en cendre le symbole de la royauté Bamendjou.

Indésirable

Dans un contexte de colonisation et de lutte pour les indépendances, Fo’o Sokoudjou Jean Philippe Rameaux se fait rapidement remarquer par ses prises de position en faveur de la libération de son peuple. Les nationalistes comme Ruben Um Nyoné, Ernest Ouandié et autres, il ne les connait pas seulement, il les a hébergés dans sa chefferie quand ils étaient traqués, lui-même étant dans le viseur de l’administration coloniale. Ce qui lui vaut d’ailleurs une mise en résidence surveillée de 1957 à 1959, d’où ils est sorti et baladé dans les prisons de Bafoussam, Dschang, Yoko,Tcholliré, Doumé et Kondengui, ayant entre temps manqué d’être précipité dans les chutes de la Metche comme d’autres prisonniers sortis de la prison de Dschang. Dans la région de l’Ouest à cette époque, l’administration coloniale avait ciblé trois jeunes chefs de la même trempe qu’il fallait neutraliser : Sokoudjou de Bamendjou, Nehim de Baham et Fezeu de Badenkop. Comme il était de règle, une fois que le chef traditionnel était sorti de la chefferie et humilié dans les prisons ou par des bastonnades publiques, l’administration coloniale lui trouvait un remplaçant plus docile. La méthode marcha ailleurs, mais le peuple Bamendjou ne fut pas aussi dupe. A l’instigation des colons, des notables se réunirent même pour trouver un remplaçant à Sokoudjou, mais le peuple se leva comme un seul homme pour empêcher que le dessein n’aboutisse. D’après les témoignages, tous les notables qui avaient participé à cette messe de désignation d’un remplaçant du chef furent pourchassés du village et leurs concessions incendiées. Les populations ne s’arrêtèrent pas là, ils engagèrent une lutte contre l’administration coloniale pour la libération de la chefferie, qu’elle avait occupée et transformée en une base de commandement après la déportation de Fo’o Chendjou II. Acculés par une population déterminée, les colons abandonnèrent la chefferie, mais prirent soin avant de partir d’y mettre le feu, réduisant en cendre le symbole de la royauté Bamendjou. En 1961, à la faveur de l’amnistie prononcée par Ahmadou Ahidjo, le chef Sokoudjou sorti de la prison de Kondengui avec une levée d’écrou sur laquelle il était mentionné « délit d’opinion. » Il retrouva sa chefferie en ruine, mais au moins non occupée par un chef nommé par l’administration.

S’il s’oppose à tout, il n’est cependant l’ennemi de personne. Il reçoit d’ailleurs dans son palais de Bamendjou tout le monde, sans distinction de couleur politique, et prodigue le même conseil, celui de la réconciliation. Et surtout il ne cesse de tirer la sonnette d’alarme et attirer l’attention des gouvernants sur leur attitude envers le peuple

Opposant ?

Jean Philippe Rameaux Sokoudjou Fo’o Chendjou II s’est dès lors remis au travail : reconstruction de la chefferie, réconciliation de son peuple, reconstitution des organisations agricoles, bataille pour le bien être des populations et la bonne gouvernance au Cameroun, il ne se lasse pas, malgré le poids de l’âge. Autoritaire au propre comme au figuré, sa loyauté envers lui-même et ses convictions ont fait de lui avec le temps un opposant à tout et de tout. Opposé à ses collègues chefs traditionnels qui d’après lui ont dévoyé leurs missions et liquidé leur autorité dans la politique, opposé aux partis politiques de l’opposition qui ne proposent rien de concret pour sortir le peuple du marasme, opposé au régime au pouvoir qui pour lui n’est que la continuité du système colonial avec les même objectifs, s’engraisser sur le peuple. S’il s’oppose à tout, il n’est cependant l’ennemi de personne. Il reçoit d’ailleurs dans son palais de Bamendjou tout le monde, sans distinction de couleur politique, et prodigue le même conseil, celui de la réconciliation. Et surtout il ne cesse de tirer la sonnette d’alarme et attirer l’attention des gouvernants sur leur attitude envers le peuple. En décembre 2020, dans l’une de ses sorties épistolaires, il s’adressait encore ainsi aux hommes du pouvoir, dans un langage terre à terre qui lui est propre : « Donc si vous avez de l’argent et que vous voyez même un cadavre humain vous allez seulement acheter? Donc comme vous avez le pouvoir là, le peuple va seulement se coucher par terre et vous marchez sur lui pour montrer votre part de puissance? Mais que chacun sache que le jour se lève et retombe. Seul  le temps  nous dira qui disait la vérité et surtout n’oubliez pas que l’année prochaine n’est que demain. Quand dieu vous donne de l’argent ou le pouvoir, ce n’est pas pour écraser  son peuple,  pas pour que vous partagez  la misère et la souffrance à son peuple, mais pour que vous soyez le sel de la terre, que vous vous mettez au service des nécessiteux et que vous soyez du côté  de ce peuple qui se bat déjà chaque jour pour vivre. » Agé de 86 ans, il prépare ses 70 ans de règne du 31 décembre 2O22 au 14 janvier 2023, à Bamendjou et à Bikok dans la région du Centre, où il est également successeur de son père adoptif, de qui il a hérité le nom de Esso. La combinaison qui donne l’appellation  Sokoudjou-Esso, reste, au-delà de la résistance, le symbole de l’interculturalité, et du vivre ensemble.

Roland TSAPI

One Reply to “Figure : Sokoudjou Jean Philippe Rameaux, la résistance au trône”

  1. Je me demande tjrs Prkoi notre histoire n’est pas enseignée dans nos écoles ? C’est quoi le projet ? Ils veulent effacer votre mémoire ou quoi? Heureusement qu’il y’a des gens qui veillent

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