Figure : Samuel Wanko, le rêve brisé d’un jeune ingénieur député

Alors qu’il faisait partie de la crème intellectuelle bien engagée à servir son pays, il fut assassiné très tôt à cause de ses positions anticolonialistes

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« Tuer quelqu’un et être le premier à ses obsèques », c’est une expression souvent utilisée pour décrire une situation où un homme ou une femme  a été discrètement éliminé par un ennemi qui se faisait passer pour un ami, et lors des obsèques il se montre le plus affligé alors qu’intérieurement il jubile. C’est sans doute ce qui est arrivé à ce jeune  camerounais de 32 ans assassiné en 1957, alors qu’il faisait la fierté d’une génération et représentait le dynamisme et le courage d’un peuple, qui avait décidé de porter la contestation des méthodes coloniales au sein même du système, à l’assemblée nationale. A ses obsèques, chose assez rare, l’administrateur de colonie, le  haut-commissaire Pierre Messmer était présent, accompagné d’Ahmadou Ahidjo alors vice-premier ministre chargé de l’intérieur. Avec du recul, cette présence n’était que pour s’assurer que le mort était bien mort, au vu des circonstances de son assassinat qui n’ont jamais fait l’objet d’une enquête. Ahmadou Ahidjo prononça ces mots : « Wanko Samuel, du monde meilleur où vous vous trouvez, soyez notre guide et notre appui. Les fils du Cameroun ne vous oublieront jamais ».

Premier né d’une famille de 7 enfants, Samuel Wanko voit le jour le 8 juillet 1925 à Batoufam, dans l’arrondissement de Bangou qui faisait partie à l’époque du grand département de la Mifi avec pour chef-lieu Bafoussam, et qui, à la faveur d’un nouveau découpage administratif se retrouve désormais dans le département du Koung-Khi avec pour chef-lieu Bandjoun. Il fait ses premiers pas d’élève à l’école rurale de Bafoussam de 1932 à 1936, puis continue à l’école régionale de Dschang en 1936 où il obtient le CEPE trois ans plus tard, à 11 ans. L’obtention de ce premier diplôme scolaire le conduit de 1940 à 1941 à l’école Primaire Supérieure de Yaoundé, avant de continuer plus tard, de 1942 à 1946 à l’école professionnelle de Douala, où il est en même temps stagiaire à la direction des Travaux Publics. Il s’en va en 1947 pour l’école Technique Supérieure (E.T.S) de Bamako au Mali, et de 1948 à 1954 il est à l’Ecole Spécialisée des Travaux Publics en France, d’où il sortira avec le mythique et prestigieux titre  d’ingénieur des Ponts et Chaussées, le tout premier au Cameroun à cette époque et en Afrique centrale, selon certains éléments de sa biographie.  Pendant son passage en France, il est membre actif de l’Association des Etudiants Camerounais de France (A.E.C.F) créée en 1946 par ses prédécesseurs camerounais étudiants.

Déterminé à apporter sa pierre à la construction nationale

Dans une vidéo publiée sur internet, un de ses contemporains raconte que de retour au pays, Pierre Messmer lui propose de devenir ministre des Travaux publics et des Mines, mais il décline l’offre, et préfère qu’on l’envoie à Bafoussam comme délégué provincial de ce même ministère. En réalité il avait un rêve pour Bafoussam, et une fois sur place il sort son calepin et dessine la ville, il voulait que Bafoussam soit comme Bordeaux ou Marseille. Il construit la marie de Bafoussam aujourd’hui l’hôtel de ville, et modifie profondément le visage de la capitale provinciale. Le quartier Nylon à Bafoussam reste l’un des souvenirs anecdotique qui renvoie à ce jeune ingénieur visionnaire. Dans son plan de restructuration, il procède au lotissement de ce quartier, et le tracé qui est fait des routes et la disposition des habitations ressemblent pour les populations locales à un tissu nylon, qui en devient le nom de baptême. En tant  que délégué provincial, il implémente sa vision dans les départements aussi, on lui attribue la conception et la construction outre de l’hôpital régional de Bafoussam, celui de district de Dschang et de Foumban entre autres. Comme disent les témoins de l’époque, il a vulgarisé le génie civil alors considéré comme une profession d’intellectuels, il l’a appris même aux analphabètes.

Son succès aidant, sa fonction l’y obligeant peut-être, il est également en plein dans la politique, contre la volonté de son père. Quoique rempli d’un esprit révolutionnaire, il veut mener le combat de l’intérieur. Le 23 décembre 1956, il se présente avec succès aux élections législatives et entre à l’Assemblée territoriale du Cameroun (ATCam) comme député, le plus jeune à 31 ans. Ses combats son immédiats, il n’est pas entré pour les honneurs. Il est devenu député tout en ayant conscience que le pouvoir voulait le contenir, mais il n’est pas dupe. Il défend farouchement la primauté des autochtones sur la pêche côtière, alors que le colon réservait ce privilège aux étrangers. De même qu’il mène un combat pour que les populations locales puissent cultiver librement le café que les blancs réservaient pour eux-seuls, et milite en faveur des paysans qui souffrent de l’absence des bonnes semences de maïs. Il est surtout un adversaire sans complaisance  des décrets d’application de la loi-cadre Defferre, qui instaure subtilement l’exploitation à vie des colonies. Il s’érige également dans la chambre des députés contre le commerce import-export du Cameroun qui devait transiter par la France jusqu’en 2055, la lutte contre l’édification en France des hôtels de certains Français avec l’argent du contribuable camerounais.

Dans la ligne de mire du colon

Bien entendu ses prises de positions lui attirent la foudre. Pierre Messmer qui a réussi à faire taire tous les parlementaires réfractaires, bute sur Wanko. Il faut faire quelque chose. Le témoin de la vidéo raconte : « Wanko est mort à cause de la loi cadre Gaston Defferre, selon laquelle la France devait exploiter l’économie camerounaise et des colonies françaises à vie. Ce qu’il ne concevait pas, se demandant comment un pays peut être exploité à vie. Les tentatives de le corrompre furent vaines. L’occasion se présente aux Français pour tuer Wanko quand son père l’appelle pour lui annoncer le décès de son frère, dont l’oncle. Il part de Yaoundé dans sa voiture, et une fois entré à Baham il est averti de ce que sa vie peut être en danger. Il conduisait à partir de ce moment avec le pistolet en main, et quand il arrive à la frontière Batoufam-Bangoua, c’est là où il a baissé la garde, il a laissé son pistolet dans la voiture et est sorti, aux signes de la main d’un membre de sa famille. Sans savoir qu’il entrait dans un piège. Il fut poignardé à plusieurs reprise par un groupe d’hommes qui l’attendaient, et dans un sursaut d’effort surhumain il rentra jusqu’à sa voiture et se saisit de son pistolet qu’il vida sur 2 ou trois de ses assaillants, mais les coups de poignards eurent raison de lui, il s’affaissa sur son volant et rendit l’âme. »

C’était un vendredi, le 13 décembre 1957. Trois jours seulement après, le lundi 16 décembre 1957, une messe qui précéda son inhumation à Batoufam est dite à la paroisse EEC en présence de Pierre Messmer, Ahmadou Ahidjo et Daniel Kemayou. Pour faire bonne figure,  quelques quidam sont arrêtés par la police, alors que son assassinat avait introduit dans l’Ouest Cameroun les vagues de violences qui touchaient les représentants de l’Etat dans les centres urbains et les localités proches de Douala et du pays Bassa’’

La ville de Bafoussam porte aujourd’hui quelques souvenirs de ce jeune député parti à 32 ans, le monument Wanko a été érigé à son hommage et une rue baptisée en son nom. Peut-être pas assez pour cet autre jeune prodige abattu en plein vol, mais suffisant pour que sa mémoire ne rentre pas complètement dans l’oubli
Roland TSAPI

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