Figure : Samuel Minkyo Bamba ou la mélodie de l’oubli

Compositeur de la musique de l’hymne national, son œuvre reste un symbole d’identité pour le Cameroun, mais lui-même est resté dans l’oubli

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 « O Cameroun berceau de nos ancêtres ». Ce bout de phrase qui commence l’hymne nationale et que récitent machinalement les enfants à peine entrés à la maternelle au Cameroun, renvoient à la mère patrie ainsi évoquée en guise de gratitude. C’est du moins dans cet esprit que la première promotion des élèves de l’école normale de Foulassi de 1925 à 1928 l’avaient perçu. Après que René Jam Afane ait compilé et composé  les paroles finales, il fallait les mettre en musique, leur donner un rythme. D’après les archives, l’un des élèves particulièrement inspiré et qui composa la musique que l’on fredonne encore aujourd’hui,  s’appelait Samuel Minkyo Bamba, accompagné dans sa noble mission par Moïse Nko’o Nyatte. L’hymne national du Cameroun est alors entré dans l’histoire comme l’un des rares hymnes africains composé par les nationaux

De son nom complet Samuel François Minkyo Bamba, il est né le 18 juin 1909 à Bikalla, un village de l’arrondissement de Lolodorf dans le département de l’Océan, région du Sud, sur la route qui mène à Kribi. Son parcours scolaire n’est pas très élogieux, mais il fait partie de ces génies qui ont confirmé au cours du temps qu’aux âmes bien nées, la valeur n’attend ni le nombre d’année ni le niveau d’instruction scolaire. Il avait 19 ans il quand composa la mélodie que l’on enseigne depuis 92 ans aux camerounais, laquelle rythme la vie nationale depuis lors, et va rester. Il a composé la musique du chant de ralliement adopté par la loi n°57 -47 du 5 novembre 1957 en début de législature de la première assemblée législative du Cameroun (1957-1959) comme hymne national du Cameroun, alors même que l’hymne était officieusement utilisé depuis 1948. Sa musique est devenue l’identité première du Cameroun, celle qui résonne dans les ambassades à l’étranger, dans les stades où le Cameroun est en compétition. Son œuvre transcende le temps et l’espace, résiste à l’usure, tout Camerounais fier de lui chante en bombant le torse, son œuvre est éternelle. Mais que dire de lui ?

Oubli

En réalité son nom ne dit pas grand-chose au Camerounais, il est l’une des victimes de la nation oublieuse. Pourtant, comparé aux autres héros nationaux de l’époque dont on justifie l’ingratitude à leur endroit par le fait qu’ils étaient politiquement incorrects de demander l’indépendance véritable et la libération totale, lui était du côté que le pouvoir qualifie aujourd’hui de patriote. Le journal Repères a publié dans son édition du 8 décembre 2007, un reportage du journaliste Yaouba Djaligué effectué dans le village natal de Samuel Minkyo Mbamba. Pathétique. Un extrait lit : « L’axe principal qui mène chez les Minkyo Bamba, censé recevoir le plus de flux, est une succession de flaques d’eau et de boue. Plusieurs voitures tout terrain 4X4 s’y sont embourbées. Après deux heures de misère, pointe alors Bikala, un petit village Ngoumba très calme, où naquit le 18 juin 1909 Samuel Minkyo Bamba. La maison familiale est à cinq mètres de la route. Très modeste. Sans barrière, le petit bâtiment blanchâtre ne paye pas de mine. Des fleurs mal entretenues accueillent le visiteur. L’intérieur n’est pas non plus mieux loti. Dans le petit salon bleuâtre, des vieux canapés sont disposés de part et d’autre. Sur une table claudicante, sont posés des objets pêle-mêle. Au mur, sont affichés deux tableaux bien soignés de l’ex-maître du céans. L’une le représentant à l’époque mythique de Foulassi et l’autre au crépuscule de sa vie. La modestie qui se lit sur le lieu tourne vite en une litanie de doléances quand la conversation s’amorce avec les ayant droits du disparu. ” A part les étudiants et quelques touristes, la mémoire de mon père n’intéresse pas grand monde. On vient de célébrer l’anniversaire de l’hymne national du Cameroun personne ne s’est posé la question de savoir qu’est-ce que la famille de ce monsieur est devenue “, lance Aimé David, le benjamin des cinq fils (tous sans emploi) de Minkyo Bamba, celui-là qui est resté au chevet de leur père jusqu’à sa mort. »

Ingratitude

Lui-même oublié, même son œuvre est resté non récompensé. Un article d’un média français  bmftv expliquait en 2028 comment « Les catalogues des artistes disparus (ou non) sont de véritables mines d’or. C’est ainsi que Michael Jackson est devenu encore plus riche après sa mort, grâce à la valorisation du catalogue des Beatles, qu’il avait acquis en 1988. Les œuvres post-mortem peuvent également s’avérer très lucratives, à l’image de This is it, qui a rapporté aux ayant-droit de Michael Jackson plus de 200 millions de dollars. » Si Samuel Minkyo devait être oublié, au moins les droits d’auteurs pouvaient faire vivre sa famille et entretenir sa progéniture, même là c’est l’ingratitude, et le désordre qui règne dans la gestion des droits d’auteurs au Cameroun n’est pas aussi pour arranger les choses. En septembre 2014, ses ayant-droits avaient perçu la somme de  250 mille fcfa de droit d’auteurs, sans que l’on ne sache exactement ce à quoi elle correspondait un peu comme de l’aumône. En plus, l’attitude des pouvoirs publics envers l’homme frise parfois la moquerie. En 1991, la télévision nationale avait annoncé que l’Etat avait rétrocédé  un grand bâtiment à Minkyo Bamba de son vivant en guise de reconnaissance. Sauf que les enfants de l’homme rencontrés par le journaliste de Repères ne savaient pas de quoi on parle, un voisin lui avait même confié, que comme le signal de la télévision n’arrive pas au village, ils l’ont appris seulement longtemps après, tout aussi avec étonnement. Samuel Minkyo Bamba est mort en 1995, à 86 ans et dans le dénuement total. Un héros de plus abandonné dans l’oubli, alors que sa simple maison pouvait être transformée en musée, qu’on pouvait faire de son village une destination touristique. Si l’homme disparu vit éternellement à travers son œuvre, il n’est pas interdit que son œuvre fasse aussi vivre éternellement sa famille et son village, au moins

Roland TSAPI

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