Figure : Samuel Mbappe Lépé, le maréchal du football camerounais

Il a fait une brillante carrière de football, laissant derrière lui un exemple d’humilité et de patriotisme jamais égalés. Sa mémoire n’a toujours pas été honorée à la hauteur de ses œuvres

 Il est l’une des rares personnalités du Cameroun dont le timbre postal de 50 francs portait la photo en 1993, tant son image restait gravée dans la mémoire des Camerounais, il fallait faire quelque chose pour l’immortaliser. L’image sur le timbre n’était que le début d’une série d’initiatives qui seront prises par la suite dans le sens de la perpétuation de sa mémoire. Dans cette lancée, pendant son  règne à la communauté urbaine de Douala qui s’est achevé en 1996, feu Pokossy Ndoumé Dipita réussira à obtenir du Conseil de la Communauté le vote d’une délibération en faveur de la réhabilitation du stade d’Akwa pour le rebaptiser. Ce lieu mythique du football camerounais devait désormais porter le nom d’une légende de la discipline décédé un jour de Noel, le 25 décembre 1985 à l’âge de 49 ans, Mbappe Lépé.

Poussé par l’amour de la patrie, rongé par une rage intérieure, il avait oublié la procédure, il avait oublié que son nom devait être dans la liste envoyée à la Confédération africaine de football longtemps à l’avance, il voulait seulement sauver son pays en outrepassant toutes les règles. Mais stoppé par les procédures, il regardera le reste du match là sur les gradins, souffrant dans sa chair, et ne put tenir debout quand l’arbitre donna le coup de sifflet final sur une défaite des lions indomptables.

Patriote dans l’âme

Le dieu des stades, comme on l’appelait, Samuel Mbappe Lépé est né le 28 février 1936 à Douala. Dossard numéro 8 des Lions indomptables, il portait déjà ce numéro dans  l’Oryx de Douala, équipe dont il a fait les beaux temps  dans les années 1950 et 1960, remportant cinq titres de champion du Cameroun, notamment en  1961, 1963, 1964, 1965 et 1967, trois fois la Coupe du Cameroun 1963, 1968 et 1970. Il est le premier capitaine à soulever la Coupe des clubs champions africains lors de la saison 1964-1965. Ceux qui s’attardent sur le physique avaient remarqué qu’il avait une taille avoisinant les 1 mètre 90 centimètres, avec ses deux jambes légendaires dont l’une légèrement arquée, et rien que l’évocation de son nom suffisait à déstabiliser ses adversaires. L’histoire la plus remarquable de cet homme, à qui les commentateurs sportifs ont donné le grade de maréchal du football camerounais, date de 1972. Cette année-là, le Cameroun organisait la coupe d’Afrique des Nations, et le président Ahmadou Ahidjo en avait fait une affaire personnelle. Lancé dans un programme de valorisation du label camerounais sur le continent, il était déterminé, comme tous les compatriotes d’ailleurs, à remporter cette coupe. Les Lions indomptables se retrouvèrent en demi-finale, et devaient rencontrer l’équipe du Congo. A cette date, Samuel Mbappe Lépé avait arrêté sa carrière depuis 2 ans, et regardait lui aussi le match à partir de la tribune.  Le Cameroun est mené au score un but à zéro à la mi-temps, et les lions indomptables continuent d’être malmenés sur le stade.

Mbappe Lépé ne peut pas supporter cela. Il descend de la tribune, se rapproche des gradins, mais reste impuissant en regardant son équipe subir le martyr. Quoi que ne faisant pas partie des joueurs sélectionnés, il demande à l’encadrement technique l’équipement pour s’échauffer et entrer au stade. Poussé par l’amour de la patrie, rongé par une rage intérieure, il avait oublié la procédure, il avait oublié que son nom devait être dans la liste envoyée à la Confédération africaine de football longtemps à l’avance, il voulait seulement sauver son pays en outrepassant toutes les règles. Mais stoppé par les procédures, il regardera le reste du match là sur les gradins, souffrant dans sa chair, et ne put tenir debout quand l’arbitre donna le coup de sifflet final sur une défaite des lions indomptables.  Pleurer c’est peu dire de ce qu’il fit, étalé au sol, ne comprenant pas que son pays ait perdu, regrettant d’avoir raccroché les godasses plus tôt.

Exemplaire

Tous les coéquipiers de Mbappe Lépé, qui ont été interrogés à diverses occasions sur ce qu’ils pensaient de l’homme, ont à chaque fois été unanimes, il était un joueur exemplaire. Le succès ne lui montait pas à la tête, et malgré son grand talent, il restait très humble et mesuré, félicitant ses adversaires quand ils étaient plus forts que lui, encourageant ses coéquipiers quand la performance n’était pas bonne. Aussi, sa grande taille et sa forte stature ne lui ont pas autorisé à se laisser aller à des mauvais jeux sur le stade, et de toute sa carrière, avec des matches le plus souvent très heurtés, on lui connaît très peu d’avertissements des arbitres, la violence ne faisait pas partie de ses habitudes, il savait être maître de lui. Aussi passionné et plein d’engouement qu’il pouvait être, il savait que le football restait après tout un jeu, un moment de détente après lequel on ne devrait pas se retrouver sur un lit d’hôpital. Les qualités et le talent réunis en cet homme, faisaient bien entendu de lui l’objet de convoitise de grands clubs. D’alléchantes offres pour évoluer à l’étranger lui ont été faites, notamment par un club français et un club allemand qui auraient misé gros pour s’attacher ses services, lui promettant une brillante carrière professionnelle à l’internationale, mais toutes déclinées, il croyait en son pays.

Gloire perdu

Mais son pays a-t-il cru en lui ? Dans un film documentaire de Paul Ngounou diffusé sur la télévision nationale en 2018, on apprend qu’il est décédé dans le dénuement total, bénéficiant dans ses derniers jours sur terre de l’aide du ministre Mbombo Njoya à l’époque, et d’autres assistances qui n’ont pas pu le maintenir en vie. Ses obsèques furent grandioses, touchantes aussi, mais il retombera dans l’oubli. On y apprend aussi que sa fille unique était sans emploi, soutenu par sa tante qui demandait que l’Etat se souvienne de cette famille. Un emploi dans la fonction publique par exemple pour cette fille ne serait que juste retour d’ascenseur, pour un homme de la stature de Mbappe Lépé, qui n’a pas laissé d’héritage matériel, comme l’explique Jean Atangana Ottou, « C’est cette gloire qui a creusé sa tombe, il était tellement choyé par le public, par tout le monde que partout où il passait, sans argent il pouvait boire.» Mais s’il n’a pas laissé d’héritage matériel, il a laissé un qui est immatériel, qui pourrait toujours être valorisé. L’un de ses anciens coéquipiers propose dans le film documentaire la création d’un un tournoi Mbappe Lépé, qui serait une autre façon de raviver la mémoire de l’homme dans la conscience collective. Et pourquoi ne pas instaurer un trophée Mbappe Lépé parmi ceux attribués à la fin de la saison sportive chaque année.

En tout état de cause, ceux qui traînent aujourd’hui le football camerounais dans la boue en faisant de l’instance faîtière un ring, devraient se rappeler qu’il y a des icônes comme Mbappe Lépé qui ont donné envie d’aimer le football, et en sa mémoire, travailler à faire  progresser ce sport roi en grandeur et en qualité, comme l’était le maréchal Mbappe Lépé.

Roland TSAPI 

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