Figure : Ruben Um Nyobé, le refus de la compromission

Pacifiste jusqu’au bout, cette attitude n’a pourtant pas en rien atteint sa détermination à se battre pour un Cameroun libre, véritablement.

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Il y a 62 ans, en 1958, ce qui tenait lieu de gouvernement camerounais avait perdu le sommeil au mois de septembre, à cause d’un opposant politique, un peu comme ce qui se passe en ce mois de septembre 2020. L’enjeu à l’époque comme aujourd’hui, était la libération au propre et au figuré du peuple camerounais, et l’acteur majeur d’alors était le nationaliste Ruben Um Nyobé, dont l’élimination physique était même devenue une priorité des priorités.

Né dans un contexte de répression

Boumnyebel. Cet arrêt obligatoire, ce point de péage situé à 80 kilomètres de Yaoundé sur la route nationale numéro 3. Les voyageurs qui ralentissent ici et s’achètent un sachet de plantain ou une noix de coco, ne se doutent pas que cette agglomération traine derrière elle une lourde histoire du Cameroun. C’est dans cette localité en effet, à Song Mpeck exactement que venait au monde en 1913, le jeune Ruben Um Nyobé, née de deux paysans du village, Nyobé Nsounga et de Ngo Um Nonos. Le Cameroun est alors sous l’occupation allemande. Un an après sa naissance, Douala Manga Bell est pendu à Douala par les Allemands pour son idéologie indépendantiste. Le chef Batanga William Madola ma Dimale, subissait le même sort le 8 août de la même année. Les nationaux dans l’ensemble vivaient dans la peur. C’est avec cette psychose que grandit Um Nyobé, et fit ses premiers pas à l’école. 6 ans plus tard en 1919, il prenait à peine conscience que le pays était divisé entre la France et la Grande Bretagne après la défaite de l’Allemagne à la première guerre mondiale 1914-1918. Les Français qui reprirent la partie du territoire où est né Um Nyobé n’étaient pas non plus tendres envers les indigènes, qu’ils voulaient asservir à tout. L’environnement était lourd, la terreur régnait partout.  C’est dans ce contexte qu’il fit ses études primaires pendant une dizaine d’années chez les missionnaires protestants, avant d’être reçu en 1931 au concours de l’école normale de Foulassi. Mais il en est renvoyé en 1932 pour indiscipline en raison d’un conflit avec les enseignants. Il se présenta néanmoins avec succès en candidat libre à l’examen de “moniteur indigène”, et commença une carrière d’enseignant. en 1935, il fut recruté  comme employé au sein de l’administration des finances à Douala, mais continua parallèlement ses études et obtint en 1939 le baccalauréat première partie.

Porté vers la défense de la cause collective, et mue par un désir profond de libérer les indigènes des souffrances infligées par l’autre, Il n’est pas étonnant que le jeune Um s’intéresse très vite aux mouvements syndicaux. Après le Baccalauréat, il fut employé comme commis greffier au tribunal de Yaoundé, puis affecté à Edéa, où il passa deux années avant d’être réaffecté en 1947 dans la partie Nord du pays, Maroua d’abord et Ngaoundéré ensuite. En juin 1949, il fut placé en position de disponibilité renouvelable, et se consacra à plein temps à l’activité syndicale. Il s’initia alors au syndicalisme sous l’égide de deux fonctionnaires français appartenant à la CGT Confédération Générale du Travail, dont il sera élu premier secrétaire de la section camerounaise après un stage de perfectionnement auprès de la centrale ouvrière française. Le pas est vite franchi pour la politique. Et l’Union des populations du Cameroun fut son parti de prédilection, où sans difficulté il devint le pilier central en occupant le poste de Secrétaire général.

Guidée par la cause commune

Selon l’historien Louis Ngongo, « l’expérience syndicale de Ruben Um Nyobè lui donne un avantage indéniable sur d’autres leaders politiques. Au lieu de s’envoler dans des théories fumeuses de liberté, d’indépendance…, le secrétaire général de l’UPC fait passer ses idées en assumant les préoccupations des manœuvres des villes et des paysans des brousses : le prix du cacao, comparé au prix du sel et des menus articles importés d’Europe, l’accroissement du chômage, l’insuffisance des hôpitaux et des écoles »  Sous son impulsion, Le parti se dote d’une branche féminine en 1952, l’Union démocratique des femmes camerounaises, notamment pour lutter contre les discriminations spécifiques aux femmes, puis d’une organisation de jeunesse en 1954, la Jeunesse démocratique du Cameroun. Il insiste particulièrement sur « les efforts à déployer pour élever le niveau idéologique des militants et responsables », et des écoles du parti sont créées. Sur le plan organisationnel, il défend le renforcement des « comités de base » pour construire un parti agissant par le bas et préfère pour cette raison parler de « mouvement » plutôt que de « parti »

En dépit de ses faibles moyens financiers, l’UPC de Um Nyobé est capable publier trois journaux (La Voix du Cameroun, l’Étoile, et Lumière) grâce à la mobilisation de ses militants et promeut trois thèmes principaux : l’indépendance nationale, la réunification de l’ex-Kamerun allemand et la justice sociale. Um Nyobè parcourt le territoire pour donner partout des conférences, l’administration coloniale cherche à la dénigrer en le présentant comme un agent du communisme international, ayant été formé « au-delà du rideau de fer, à Moscou, à Varsovie, à Prague. »

Quand le pacifiste dérange

Um Nyobè s’oppose au tribalisme et à son instrumentalisation par le colonialisme comme facteur de division : « une telle situation nous impose de rompre avec un tribalisme périmé et un régionalisme rétrograde qui, à l’heure actuelle comme dans l’avenir, représentent un réel danger pour l’épanouissement de cette nation camerounaise », disait-il.  Cette approche le conduit aussi à s’opposer aux intégrismes religieux, ainsi qu’à dénoncer la discrimination envers les blancs. Opposé à la lutte armée et à la violence, il incite ses partisans à ne conduire que des actions pacifiques telles que les boycotts, les grèves et les manifestations. En 1953, les meetings de l’UPC se terminaient encore par l’hymne camerounais et par La Marseillaise, tandis qu’Um Nyobé appelait à ne pas confondre « le peuple de France avec les colonialistes français, et jusqu’en 1955, aucun colon n’avait été tué, pas même à l’occasion d’un débordement.»

Mais l’homme dérangeait le sérail. Pour l’affaiblir le pouvoir commença par mettre sur son dos les émeutes de 1955 à Douala, assez curieux pour un homme resté pacifique jusque-là. La suite du plan prévoyait l’interdiction de l’Upc, ce qui rendit Um Nyobé désormais clandestin et offrait à l’administration coloniale le motif pour l’abattre. Après de longs mois de traque contre ses partisans, tous tués ou capturés les uns après les autres, son campement fut localisé début septembre 1958 par le capitaine Agostini, officier des renseignements et par Georges Conan, inspecteur de la sûreté. D’après Abel Eyinga, un faisceau de facteurs objectifs (efficacité des techniques françaises de contre-guérilla, délation, chasseurs de primes…) avait conduit à la localisation de Ruben Um Nyobé par l’armée coloniale assez longtemps avant le 13 septembre. Les militaires n’auraient eu l’ordre que de garder sa trace dans le collimateur. Jusqu’au jour où l’ordre fut donné de le supprimer… Ruben Um Nyobè fut abattu par l’armée française le 13 septembre 1958 dans la forêt où il se cachait. Stéphane Prévitali dans son livre Je me souviens de Ruben paru en 1999 écrit : « La mort du leader avait été programmée dès son refus de rentrer dans la légalité lors de la mission officieuse de Mgr Mongo dans le maquis d’Um Nyobé, en octobre 1957; mission demandée par le haut-commissaire Pierre Messmer, à l’insu du premier ministre d’alors, André-Marie Mbida (…). Depuis la mise en place, par le gouvernement Ahidjo, d’une campagne dite de “réconciliation” au sein de l’ethnie bassa dans toute la Sanaga, la mort d’Um Nyobé était devenue une sorte d’hypothèque à lever. » Mais comme tout visionnaire, Um est mort, mais pas ses idées. 62 ans après, la libération du Cameroun est toujours d’actualité, même si en face l’oppresseur a changé de couleur de peau.

Roland TSAPI

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