Figure : Raphael Fotsing, le combat dans l’ombre

Presqu’inconnu, il n’est pourtant moins illustratif du combat pour l’indépendance véritable du Cameroun. Son exécution aux côté d’Ernest Ouandié en est une preuve

Son nom n’est évoqué dans les annales historiques du Cameroun, que pour accompagner ceux des autres, qui étaient sans doute les plus en vue au moment des faits. Sur les photos prises dans les dernières minutes de sa vie, le commun de mortel peut à peine l’identifier, aux côtés d’Ernest Ouandié, tous étant conduits vers la potence où ils furent exécutés le 15 janvier 1971 à Bafoussam, les yeux bandés, et en présence d’une foule qui avait été forcée de venir assister à la macabre scène. Il s’appelait Raphael Fotsing.

Il n’est pas aisé d’avoir des éléments biographiques sur l’homme, toujours est-il que dans son parcours, il s’est engagé dans l’Union des populations du Cameroun qui revendiquaient l’indépendance véritable du Cameroun oriental et la réunification des deux Cameroun. Il est l’un des plus courageux qui acceptèrent de continuer la lutte après l’interdiction du parti en 1955, suivi de l’assassinat progressif des leaders les plus en vue. Mesurant le danger qu’il courait en restant engagé dans la lutte, résistant à l’appel de ceux qui firent défection et se repentirent pour trouver grâce aux yeux du régime, il resta pourtant auprès du dernier des leaders recherchés. Il est arrêté au mois d’août 1970, dans la vague des « opposants » qui font l’objet d’une traque systématique dans l’optique de neutraliser le dernier bastion de l’Union des populations du Cameroun. Dans cette optique, « Des dizaines de « suspects » se retrouvent ainsi, pêle-mêle, dans les cellules de la prison de Yaoundé. Tout ce beau monde est interrogé à tour de rôle par les « spécialistes » de la BMM. En fonction de leur statut, de leur résistance aux sévices et de la gravité des « faits » qu’on cherche à leur faire avouer, ils sont plus ou moins férocement torturés. Les uns ont droit à la gégène, à la balançoire ou au supplice de la baignoire. D’autres s’en sortent avec des brûlures ou des coups de bâton. » (Kamerun, la guerre cachée aux origine de la Francafrique) Après le procès au tribunal militaire de Yaoundé au cours duquel ils furent condamnés à mort, il refusa une fois de plus de faire comme les autres en demandant la grâce présidentielle, et fut amené avec Ernest Ouandié à Bafoussam pour y être exécuté.

En procédant ainsi, le régime avait trouvé le moyen de détourner le sens du combat mené par les nationalistes, en utilisant leur assassinat pour atteindre exactement le contraire du but pour lequel ils se battaient. Ils luttaient pour libérer le peuple de l’asservissement et de l’exploitation coloniale, le régime les utilise finalement pour enfermer le peuple dans la peur.

Punir un peuple

Des têtes coupées et exposées pour mettre les populations en garde

Plus que pour punir un homme, l’exécution de Raphael Fotsing était pour le régime de l’époque, une punition d’un peuple. Frapper psychologiquement les populations et inspirer la peur, dans un contexte où se déroulait dans la zone de vastes campagnes d’action psychologique destinées à « déclencher une atmosphère générale de haine et d’animosité des masses rurales contre les épaves de la rébellion. » En effet, depuis l’indépendance de 1960, la réunification de 1961, l’unification de tous les partis politique au sein de l’Union nationale camerounaise en 1966, le régime de Yaoundé n’avait pas toujours trouvé le sommeil, le pays était toujours traversé par des troubles, la région de l’Ouest étant restée la plus rebelle, après le ralliement de Mahi Matip en zone Bassa, où le pouvoir l’avait utilisé pour imposer une relative accalmie. Le régime avait alors imaginé qu’il fallait jouer sur le mental des populations, selon cette expression de Samuel Kame : « La plus grande invention du XXe siècle, ce ne sont pas les inventions matérielles, c’est l’invention des techniques d’encadrement des hommes, des techniques susceptibles d’influencer des masses immenses et peu à peu de les amener vers les chemins qui naturellement n’auraient pas été les leurs. » Raphael Fotsing, comme beaucoup d’autres, était alors utilisé comme un moyen d’arriver à ces fins. Les tuer publiquement permettait de lessiver les mémoires collectives. En procédant ainsi, le régime avait trouvé le moyen de détourner le sens du combat mené par les nationalistes, en utilisant leur assassinat pour atteindre exactement le contraire du but pour lequel ils se battaient. Ils luttaient pour libérer le peuple de l’asservissement et de l’exploitation coloniale, le régime les utilise finalement pour enfermer le peuple dans la peur.

Certes, les techniques d’implantation de la peur dans le subconscient avaient été si bien faites qu’elles résistent encore aujourd’hui, à travers des expressions comme « celui qui vend les œufs ne cherche pas la palabre”. “ Mais les générations actuelles et à venir ont plus que jamais  l’obligation de réveiller la mémoire des Raphaël Fotsing et Gabriel Tabeu, tous deux assassinés le même 15 janvier 1971, à la droite et à la gauche d’Ernest Ouandié.

Mission dévoyée

L’assassinat public de Raphael Fotsing, entre autres, était alors le degré suprême de toute une stratégie mise sur pied pour inspirer la peur. Ce qui est aujourd’hui connue comme des rafles des quartiers, n’est que la version modérée d’une technique qui était utilisée à l’époque, baptisé Kalé-kalé, décrit par l’historien Jean Philippe Guiffo et repris par les auteurs du livre Kamerun : « Vers 6 heures du matin, on invitait les hommes à sortir les mains sur la nuque pour aller s’asseoir dans la boue en attendant un contrôle plus ou moins musclé d’identité. Pendant ce temps, d’autres éléments perquisitionnaient les maisons, mettant tout sens dessus dessous, et emportaient les maigres économies des paysans. […] À mon humble avis, le kalé-kalé visait surtout à piéger des personnes à éliminer. Ainsi, pendant les perquisitions, les éléments des forces de l’ordre déposaient soigneusement des objets compromettants (munitions, correspondances) pour “prouver” que X ou Y étaient de mèche avec les nationalistes. Ces pauvres malheureux étaient aussitôt roués de coups, tabassés devant femmes et enfants et embarqués sans ménagement pour une destination inconnue. Très peu d’entre eux sont revenus de ce voyage. » . Mais les méthodes de détournement des objectifs de la lutte de ces martyrs, couplés à la dissimulation de l’histoire du Cameroun au Camerounais, ne veut pas dire que leurs actions étaient vaines. Si le système politique de l’époque, et celui qui lui a succédé se sont employés plutôt à dénigrer les actions de ces héros, à les présenter sous un mauvais visage en leur collant la dénomination péjorative de « maquisard », il est évident que ces hommes et femmes croyaient à un idéal et rêvaient d’un Cameroun où une classe ne seraient pas toujours riches étant assise sur les biens de l’Etat, tandis que les pauvres s’enfoncent dans la misère. Certes, les techniques d’implantation de la peur dans le subconscient avaient été si bien faites qu’elles résistent encore aujourd’hui, à travers des expressions comme « celui qui vend les œufs ne cherche pas la palabre”. “ Mais les générations actuelles et à venir ont plus que jamais  l’obligation de réveiller la mémoire des Raphaël Fotsing et Gabriel Tabeu, tous deux assassinés le même 15 janvier 1971, à la droite et à la gauche d’Ernest Ouandié.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *