Figure : Pierre Kamdem Ninyim, le chef insoumis

Plus soucieux de l’indépendance véritable que de l’obéissance servile à l’administration, il fut destitué de son trône de chef Baham et traqué jusqu’à la pendaison, pour servir d’exemple quant au sort réservé aux chefs traditionnels « rebelles » politiquement incorrects.

Pierre Kamdem Ninyim a déjà fait l’objet d’une figure historique dans cette série en date du 11 février 2021, mais l’évolution de l’actualité dans les chefferies traditionnelles au Cameroun commande que l’on fasse un arrêt une fois de plus sur le personnage. En rappel, ministre de la Santé et de la population dans le premier gouvernement d’Ahmadou Ahidjo alors qu’il avait 23 ans, Pierre Kamdem Nynyim fut également le 13eme roi des Baham, qui est aujourd’hui un arrondissement du département des Hauts Plateaux, région de l’Ouest. Dans un paragraphe intitulé « l’étincelle de Baham » du chapitre 12 lui-même intitulé « le Kamerun s’embrase », les auteurs du livre Kamerun, une guerre cachée aux origines de la francafrique relèvent le rôle que Pierre Kamdem Ninyim a joué, dans la redéfinition des rapports des chefs traditionnels avec leurs collègues et avec les populations dont ils ont la charge : doivent-ils les livrer ou les protéger ?  L’homme était en effet le personnage central, tantôt actif, tantôt passif, d’un double combat politique et traditionnel dans la région de l’Ouest pendant 10 ans, entre 1954 et 1964 :  

Manipulation

« Le 24 novembre 1956, le jeune chef de Baham, Pierre Kamdem Ninyim,
sympathisant de l’UPC depuis sa formation en France, est donc arrêté dans sa chefferie, dans le cadre de l’offensive lancée par Pierre Messmer contre l’Union nationale de Soppo Priso à la veille des élections Trois mois plus tard, le 23 février 1957, il est officiellement destitué par la puissance coloniale, au profit de son frère Jean-Marie Téguia, son rival pour la succession  deux ans plus tôt. Ce dernier devient la cible des partisans du chef déchu. Cette destitution du jeune chef Baham unit dans la contestation les nationalistes et certains segments conservateurs, attachés au respect des traditions. Pour ces derniers, le chef bamiléké l’est pour la vie et ne peut en aucune façon être démis. Les interventions de la puissance coloniale dans les conflits de chefferie, récurrentes à cette époque, constituent donc à chaque fois une prise de risque importante. Rien d’étonnant dès lors que, le 12 mars 1957, quand le chef destitué est condamné à deux ans de prison ferme et cinq ans d’interdiction de séjour dans sa chefferie par le tribunal de Dschang, le soir même des violences éclatent à Baham entre les partisans du chef déchu et ceux de son remplaçant. On compte trois morts du côté des partisans de Téguia, un parmi ceux de Ninyim. Ce dernier est placé en résidence surveillée loin de chez lui, à Yokadouma, à l’Est
du pays.

Rapidement, leurs actions de représailles dépassent Baham, et s’étendent aux « villages » voisins dont les chefs collaborent avec l’administration.

Acharnement

L’affaire Baham n’est que l’étincelle qui fait exploser la poudrière bamiléké. Depuis 1945, les conflits fonciers, l’autoritarisme des chefs locaux, l’ingérence de l’administration dans les chefferies, les arrachages de plants de café indigènes au profit des plantations coloniales, la persistance du travail forcé avaient transformé cette région agricole densément peuplée en base arrière du nationalisme. Le brusque ralliement à l’administration en 1950 du chef de Foréké-Dschang Mathias Djoumessi, leader du Kumzse, n’avait fait que retarder l’embrasement. Du Mungo à Douala, toute la diaspora Baham est traversée par ce conflit local qui finit par diviser de nombreuses communautés à travers le pays, créant une déflagration politique tous azimuts, bien au-delà de ce village de 15 000 âmes. De plus, la désignation d’un nouveau chef (fon) implique, selon les coutumes de la région, de demander l’avis des chefferies alliées, plongeant ainsi toute la zone dans le trouble en cas de contestation. Pierre Kamdem Ninyim, l’ancien chef Baham, trouve des soutiens auprès de deux autres jeunes chefs sensibles aux thèses nationalistes, Marcel Feze (26 ans) à Badenkop et Jean Rameau Sokoudjou (20 ans) à Bamendjou, qui cherchent tant bien que mal à aider les insurgés upécistes sans s’attirer les foudres du pouvoir. Querelles locales et combats idéologiques s’entremêlent. Les partisans de Ninyim se regroupent ponctuellement, le temps d’un coup de main. Rapidement, leurs actions de représailles dépassent Baham, et s’étendent aux « villages » voisins dont les chefs collaborent avec l’administration. Dans le groupement de Bayangam par exemple, un certain Dominique Tawa, 37 ans, originaire de Baham, condamné quelques années auparavant pour vol et évasion, organise une bande, qui rejoint bientôt celles de Ninyim. Les relations entre les partisans de Ninyim et l’appareil upéciste étaient cependant complexes. Le chef est sympathisant du mouvement nationaliste, mais il n’est pas pour autant soumis à la hiérarchie du parti. À la fin de l’année 1956, on aurait même pu s’attendre à un affrontement direct entre Ninyim et l’UPC, en raison de la volonté du jeune chef, proche de Paul Soppo Priso, de se présenter à des élections formellement boycottées par l’UPC. Mais l’interdiction de la candidature de Ninyim par l’administration raffermit ses liens avec l’UPC, au point qu’en 1957-1958, ces deux foyers de contestation agissent de concert.

Verdict fatal

Déjà, quatre mois après le verdict contre le chef Baham le 12 mars 1957, la cour d’appel de Yaoundé, au mois de juillet, réduit la peine de Ninyim. Libéré le 30 juillet, il envisage un retour triomphal dans sa chefferie. Tandis que ses partisans laissent éclater leur joie, l’administration décide finalement, quinze jours après, de…réincarcérer Ninyim, « sous l’inculpation de complicité de coups et blessures ». D’après le témoignage de Paul Audat, un conseiller français du gouvernement camerounais à l’époque, « Kamdem Ninyim était un assassin, un voyou choisi à l’origine par Aujoulat et qui jouait un double jeu. En 1963, Ninyim était venu me voir à mon bureau, quand la police le recherchait. Je lui ai donné rendez-vous au même endroit le lendemain et c’est là que la police l’a arrêté. Il a été jugé, placé en résidence surveillée et exécuté.» Son vrai crime était donc qu’il était un chef insoumis, qui n’a pas livré ses populations quand l’administration réclamait leurs têtes.  Pierre Kamdem Ninyim, 13 eme chef des Baham a ainsi été exécuté par le pouvoir néocolonial le 3 janvier 1964 à Bafoussam, sur la place publique, devant une foule estimée à 40 000  personnes sommées par les autorités d’assister au supplice. De quoi terroriser les populations dans leurs subconscients et les maintenir dans la peur.

Roland TSAPI

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