Figure : Pierre Kamdem Ninyim, la jeunesse sacrifiée

Il a été exécuté sur la place publique à 23, dans un pays où on parle de jeunesse comme le fer de lance de la nation.

écouter l’éditorial

La fête de la jeunesse que célèbre le Cameroun le 11 février, est originellement instituée pour valoriser les jeunes, considérés comme le fer de lance de la nation. C’est aussi l’occasion de rappeler à la mémoire de la nation que cette jeunesse a par le passé été sacrifiée, et décapitée même par ceux-là qui voulaient protéger le pouvoir. Pierre Kamdem Ninyim fait partie de ces jeunes, qui représentaient dans l’histoire du Cameroun des étoiles montantes, mais abattues sans pitié. Il est présenté comme le plus jeune ministre africain à 23 ans, parlementaire, chef supérieur du village Baham, condamné et exécuté à Bafoussam sur la place publique le 3 janvier 1963.

Idéologie incorruptible  

Il était un enfant assez particulier, élevé dans un environnement traditionnel des chefferies où l’on apprend à faire la différence entre la sagesse et l’intelligence, ou plutôt à utiliser son intelligence avec sagesse. Les historiens disent très peu sur son parcours scolaire, et l’on relève simplement qu’il était l’un des fils du chef supérieur Baham Max Kamhoua, et fait partie des jeunes envoyés en France avec le concours de Louis Paul Aujoulat. En métropole il retrouve Samuel Kame qui le prend sous ses aisselles et le parraine en quelque sorte. Nous sommes au début des années 1950, au moment où la jeunesse estudiantine a fait de l’accession à l’indépendance leur cheval de bataille, et multiplie les réunions à ce sujets. En France, la tendance nationaliste ou progressiste est plus forte au sein des étudiants camerounais. Les administrateurs coloniaux au Cameroun l’avaient bien compris, et essayaient comme ils pouvaient de fabriquer une autre jeunesse plus docile et moins contestataire. En envoyant Ninyim en France Aujoulat avait le secret espoir d’en faire un valet, mais il ne se laissera pas distraire par cette attention particulière et se rapproche des milieux progressistes. Cela ne déroute pour autant pas le plan d’Aujoulat pour lui,  qui dans la logique d’avoir des chefs traditionnels acquis à la cause de l’administration, orchestrera des manœuvres pour le placer à la tête de la chefferie Baham. C’est dans cette logique que lorsque le chef supérieur Baham meurt, les colons se débrouillent pour qu’il soit désigné successeur. Cela devait avoir un double avantage pour Louis Paul Aujoulat et ses amis : d’abord soustraire le jeune Ninyim des « mauvaises » fréquentations en France et ensuite avoir à la tête de la chefferie Baham un jeune qui offre plus de probabilité d’être manipulé. Ainsi, le 23 mai 1954, c’est Kamdem Ninyim est désigné pour prendre le trône et il quitte Paris pour les cérémonies d’intronisation à Baham. Une fois à la tête de la chefferie, il est également encouragé à s’engager en politique, et il entre à l’Assemblée législative du Cameroun sous les couleurs du parti  Front Populaire pour l’Unité et la Paix. Le 14 mai 1960 il fait partie des Camerounais choisis par Ahmadou Ahidjo pour former le premier gouvernement post-indépendance, dirigé par Charles Assalé. A 23 ans, Pierre Kandem Ninyim est ministre de la santé publique et de la population, le plus jeune ministre africain dit-on.

Nationaliste

Mais ces attentions et avantages ne semblent pas troubler la quiétude et l’idéologie du jeune chef et ministre. Alors que les colons attendent qu’il s’embourgeoise et ne pense qu’à lui-même, et surtout leur renvoie l’ascenseur en trahissant son peuple, il ne cesse de se faire des amitiés avec les nationalistes, et accueille même au palais les réunions au cours desquelles on parle de la libération totale du Cameroun. Il s’allie aussi rapidement avec d’autres jeunes chefs qui partagent ses idées, comme le sa majesté Marcel Feze de Badenkop et Jean Rameau Sokoudjou de Bamendjou. Tous constituent un groupe de leaders traditionnels qui ont de l’estime au sein de la population et qui semblent défendre leurs causes. Cela attire l’attention des autres leaders politiques comme Soppo Priso qui sait qu’il peut désormais s’appuyer sur eux dans la région de l’Ouest, qui était administrativement  appelée à l’époque région Bamiléké. Les administrateurs coloniaux se rendent alors à l’évidence qu’ils ont misé sur un mauvais cheval, Ninyim n’était pas prêt à livrer son peuple pour des postes de ministre ou autre. Il ne refusait pas le poste, mais ne se laissait pas aliéner, il voulait bien mettre son intelligence au service de la nation, mais tout en gardant sa sagesse. Et en adoptant cette posture, il devenait politiquement incorrect désormais classé sur l’axe du mal et inscrit sur la liste noire. Il est soupçonné d’avoir reçu la promesse de Moumié d’être ministre de la défense en cas de victoire et d’organiser un maquis à l’Ouest avec Paul Momo, un climat de méfiance s’installe entre lui et le régime.

Ses déboires prirent d’abord de l’ampleur en  1956, quand il fut arrêté par trois pelotons de gardes camerounaises le 24 novembre et inculpé  possession d’armes, incitation à la désobéissance et  « reconstitution de ligue dissoute », allusion faite à l’Upc interdite un an plus tôt. Il est officiellement destitué trois mois plus tard, le 23 février 1957 par le pouvoir colonial au profit de son frère Jean Marie Téguia. A partir de ce moment, Ninyim était désormais en sursis, surveillé et gardé dans le collimateur. Pour sans doute satisfaire certaines exigences, il entreprit de jouer les médiateurs pour faire sortir certains nationalistes de la brousse, comme Paul Momo et Noé Mopen. Mais leur arrestation et exécution une fois sorti sema de la confusion, on ne savait plus à quel jeu jouait Ninyim. Mais le scénario était bien pensé à l’avance, les colons l’avaient utilisé pour faire sortir ceux qu’ils considéraient comme ses complices, quitte à l’accuser par la suite de ne pas être étranger à leur mort. C’est ce qui arriva plus tard.  Accusé du meurtre du député Noé Mopen, il est arrêté au mois d’octobre 1963, placé en résidence surveillé, jugé et condamné à mort. Il sera  fusillé le 3 janvier 1964 à Bafoussam » sur la place publique, face à une population estimée à 40 000 personnes, sommées par les autorités d’assister au supplice. A 23 ans, tout jeune et plein de vie, le pouvoir offrait son corps en spectacle. Ce pouvoir pensait peut-être tuer Kandem Ninyim, mais c’est toute la jeunesse qui était ainsi assassinée, cette jeunesse que le pays célèbre le 11 février, à sa manière.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code