Figure : Paul Bernard Kemayou, l’ombre qui plane sur Bangou

Mort en exil et jamais « enterré », sa succession est pourtant âprement disputée, avec un rôle traditionnellement trouble de l’administration

Dans notre série sur « les figures de l’histoire », nous avons déjà dressé en date du 14 janvier 2021 le portrait et les œuvres de Paul Bernard Kemayou Sinkam, qui devenait en 1959, à l’âge de 21 ans, le 12eme chef supérieur de Bangou, groupement du département des Hauts Plateaux dans la région de l’Ouest. L’actualité récente liée à la succession à la chefferie de ce groupement commande que l’on s’arrête une fois de plus sur l’histoire de cet homme, dont le fantôme continue de hanter les populations locales tout en divisant le pouvoir de Yaoundé. En rappel, depuis janvier 2019, lors des obsèques de Marel Tayo II, celui qui occupait le trône depuis 1979, et décédé le 16 novembre 2018, les populations sont divisées sur l’arrestation du fils du défunt Arnaud Tchinhou Tayo ou de celui de Paul Bernard Kemayou,  Maurice Gambou Kemayou. Le conflit reste ouvert trois ans plus tard, au point où dans le village on enregistre des morts, et au niveau du pouvoir central, la fracture est ouverte entre le Premier ministre et le ministre de l’Administration territoriale. Le premier a signé en date du 7 avril 2022 une lettre demandant au deuxième de rapporter une décision prise antérieurement pour reconnaître Arnaud Tchinhou Tayo, ce dernier lui a répondu le 12 avril que cette affaire est tranchée depuis 2019 depuis la présidence de la république.

Le haut-commissaire de la République française au Cameroun nomme le 16 avril 1957 comme chef de poste administratif de la ville de Bangou un certain Quezel Colomb, qui vient d’Indochine, avec pour mission de régler le compte de Paul Bernard Kemayou Sinkam.

Destitution

Dans les traditions bantou, lorsqu’un problème devient trop compliqué à résoudre, les sages s’assaillent et pose la question simple : où cela avait-il commencé ? La réponse à cette question se trouve dans lutte pour l’indépendance véritable du Cameroun, qui a entraîné de la part du colon et de ses successeurs au pouvoir, la traque de compatriotes alors taxés d’ennemis de la république ou « maquisard ». A cette époque, à Bangou, Paul Bernard Kemayou Sinkam, succédant à son père Sinkep Charles, devenait chef supérieur un an avant l’indépendance du Cameroun oriental, en 1959. Problème, il avait rencontré à l’école primaire Ernest Ouandié, l’un des leaders de l’Upc activement recherché par l’administration coloniale et était devenu, comme on dirait ami-ami avec lui. Pour essayer de contrôler le jeune chef, instruit et adulé de sa population, l’administration coloniale le nomme auxiliaire d’administration, et profite aussi du fait qu’il est propriétaire d’une voiture pour lui donner la charge du ravitaillement des troupes coloniales stationnées à Bangou Ville. Sauf que Kemayou n’oublie pas sa mission de protection de son peuple. Il refuse de livrer ceux de ses fils qui animent la lutte dans la brousse, et n’hésite pas à les ravitailler en vivre quand il le faut. Se rendant compte qu’elle ne peut pas  manipuler à souhait le chef Kemayou, même en lui offrant des avantages, l’administration coloniale déclenche alors le rouleau compresseur contre lui. Le  haut-commissaire de la République française au Cameroun nomme le 16 avril 1957 comme chef de poste administratif de la ville de Bangou un certain Quezel Colomb, qui vient d’Indochine, avec pour mission de régler le compte de Paul Bernard Kemayou Sinkam. Le chef est finalement destitué par un arrêté du 28 avril 1967 et remplacé par Christophe Djomo. Les émeutes éclatent et entraînent de l’insécurité. Le chef est recherché, mais réussi à s’échapper et trouver refuge d’abord dans le Cameroun anglophone, d’où il partira en Chine continuer et les études et la lutte, pour se retrouver finalement en Guinée Conakry où il était représentant permanent de l’UPC jusqu’à son assassinat. Le 17 octobre 1985, il décède des suites d’un empoisonnement à l’hôpital Donka de Conakry peu de temps après avoir reçu la visite d’une délégation du Cameroun.

Paul Bernard Kemayou a peut-être été destitué et contraint à l’exil où il est mort, mais il n’a sans doute jamais quitté le trône, et son esprit semble encore planer au village où il rappelle un vieux proverbe ancré dans les cultures à tous ceux qui s’agitent autour de son trône, tout en refusant de faire ses obsèques. Cette vérité qui dit : « on ne remplace jamais quelqu’un… sans l’avoir enterré »

Obsèques

Paul Bernard Kemayou Sinkam, les obsèques comme solution à Bangou

Sur le plan traditionnel, les obsèques du 12eme chef des Bangou n’ont jamais eu lieu. Le 11 mai 1995, le rituel d’inhumation du défunt à Bangou est interrompu par des éléments de l’armée camerounaise qui ordonnent à des prisonniers transportés sur le site de prendre possession du cercueil. Depuis sa mort en octobre 1985 donc, Paul-Bernard Kemayou Sinkam n’a toujours pas eu d’obsèques, qui impliquent l’arrestation de son successeur. Pourquoi ? Tous les problèmes de Bangou en 2022 tiennent là leurs origines. Qui a intérêt à ce que cette cérémonie n’ait pas lieu ? Et de là surgissent d’autres questions, qui découlent de l’immixtion de l’administration dans la gestion des chefferies traditionnelles : qu’est devenu Djomo Christophe, que l’administration avait mis à la place de Kemayou ? Entre 1967 et 1979 que s’est-il passé à la chefferie ? D’où est sorti Marcel Tayo qui a occupé le trône depuis 1979 et qui y est resté pendant 39 ans ? Assurait-il la régence ou avait-il été intronisé comme chef de plein droit, si oui par qui, agissant en quelle qualité ? Et que fait-on de la lignée Kemayou ? Dans sa correspondance au ministre de l’Administration territoriale le 7 avril 2022, le Premier ministre annonçait la mise sur pied d’une commission qui « a pour mission de mener des investigations à leffet de présenter au Premier ministre, chef du gouvernement, un rapport complet sur le conflit de succession à la tête de la chefferie Bangou.» Les bienfaits de cette commission seront peut-être pour ses membres qui vont émarger au budget, car l’administration coloniale et néocoloniale n’est pas ignorante de la source des problèmes de la succession à Bangou, comme dans beaucoup d’autres chefferies traditionnelles au Cameroun. Les difficultés que cette administration rencontre aujourd’hui à Bangou, témoignent une fois de plus de la grandeur du chef Paul Bernard Kemayou Sinkam, dont la mémoire n’a pas toujours été restaurée, tout comme sa lignée ne devrait pas être effacée aussi facilement de l’histoire. Paul Bernard Kemayou a peut-être été destitué et contraint à l’exil où il est mort, mais il n’a sans doute jamais quitté le trône, et son esprit semble encore planer au village où il rappelle un vieux proverbe ancré dans les cultures à tous ceux qui s’agitent autour de son trône, tout en refusant de faire ses obsèques. Cette vérité qui dit : « on ne remplace jamais quelqu’un… sans l’avoir enterré »

Roland TSAPI

One Reply to “Figure : Paul Bernard Kemayou, l’ombre qui plane sur Bangou”

  1. Le colon est tjrs là, il a juste changé de couleur de peau et est plus dangereux que l’original.
    On veut déjà détruire nos valeurs ancestrales et traditionnelles. Y’a qu’à voir les monuments dans nos villes et cités !
    Même la France reconnaissait son Roi.

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