Figure : Nkotti François et la bataille pour l’authenticité musicale

Jaloux des rythmes camerounais, l’artiste s’est battu pendant ses 50 ans de carrière pour que la musique locale garde son authenticité, et l’a recommandé aux jeunes artistes. Il a rangé guitares et micros le 4 aout 2021, à 70 ans

 « Depuis les débuts, j’ai toujours essayé de faire bouger le mouvement culturel de notre pays. En 1972, j’ai créé avec mes amis et frères Toto Guillaume, Emile Kangue, Lobe Yves, Mouelle Jean le groupe Black styl. J’ai contribué fortement à la création de ce groupe qui a relancé le makossa qui était combattu à l’époque par des musiques venant de l’extérieur, des musiques zaïro-congolaise, américaine, française et autres. Avec la création de l’orchestre Black Styl, parce que nos grand frères Nelle Eyoum, Mouelle Guillaume, Ebanda Manfred et autres commençaient à s’essouffler, il fallait des jeunes pour prendre la relève, et ce fut le cas des Black styl » C’est un extrait de l’interview accordée au quotidien  national Cameroon Tribune par Nkotti François publié en ligne le 9 mars 2021. L’homme de culture annonçait à cette occasion la célébration de ses 50 ans de carrière musicale le 19 mars à Douala et le 26 mars à Yaoundé. Le demi-siècle de persévérance dans un métier s’est effectivement célébré, même si quelques mois plus tard, le 4 août 2021, l’homme a dévoilé les vraies raisons de cette célébration qui s’est faite en privé contrairement aux 30 et 40 ans qui étaient ponctués par des concerts grand public. Nkotti François disait au revoir cette fois.

…flairant le danger d’une invasion musicale, il s’organise dès 1972 avec ses collègues chanteurs pour préparer la riposte. Il n’est pas question  que la musique camerounaise soit noyée par les rythmes étrangers de plus en plus offensifs

L’homme à la silhouette imposante, dont la robustesse du physique contrastait avec son agilité sur scène, a vu le jour  le 15 février 1951 Douala. Une enfance ordinaire au cours de laquelle il a eu un premier rêve, faire carrière dans la mission évangélique. Un rêve brisé par un âge trop avancé au moment où il réussit le concours du séminaire Juvenal de Makak. D’après ses témoignages, la fibre musicale était dans ses veines depuis cette tendre enfance. Comme  les jeunes africains qui dévoilent leur talent de footballeur dans le sable, il se fabriqua sa guitare à lui, avec les moyens à sa disposition, à savoir les coques de noix de coco et les fils de pêches. Une guitare qui lui sera confisqué quand il est en classe de Cm1, ce qui ne ralentit pour autant pas son élan. Au moment où il quitte la scène, il laisse un héritage de 30 albums sur le plan musical, et au cours de la célébration de ses 50 ans de carrière en mars 2021, il dédicaçait aussi un livre autobiographique titré « On m’appelle Desto », qui revient sur sa vie et son œuvre.

Protectionnisme

Comme il indiquait dans son interview, Destopellaire, de son affectueux nom d’artiste, ne jouait pas de la musique que pour lui, il tenait à contribuer au rayonnement de la culture camerounaise et à sa préservation dans ce qu’elle a d’authentique. C’est pourquoi, flairant le danger d’une invasion musicale, il s’organise dès 1972 avec ses collègues chanteurs pour préparer la riposte. Il n’est pas question  que la musique camerounaise soit noyée par les rythmes étrangers de plus en plus offensifs. De façon isolée, ils ne pouvaient pas faire le poids, ce qu’ils ont compris et concrétisé au cours d’une rencontre fortuite dans un cabaret en 1972. Les Black Styl ont ainsi permis de contenir relativement la bourrasque des rythmes qui venaient de l’extérieur. Le groupe, comme beaucoup d’organisations, ne survivra cependant pas à la diversité d’opinions des membres qui le compose. Nkotti François, qui se réinvente en permanence, commence à prendre sous ses ailes des jeunes artistes qu’il parraine et aide à grandir. Belka Tobie,  Sallé John ou feu  Hoigen Ekwalla font partie de ses premiers produits en la matière.

…J’invite nos jeunes, quand ils vont ailleurs, à garder à l’esprit que notre patrimoine musical, ce sont ces musiques. Le Cameroun a plus de 200 ethnies et de nombreux rythmes. Je conseille aux jeunes artistes de puiser à l’intérieur de ces rythmes-là pour faire avancer la musique camerounaise 

Toujours dans la recherche des talents, et surtout soucieux de perpétuer l’art musical, il organise en 1989 un concours musical parrainé par une marque de bière d’une entreprise brassicole à travers sa filiale locale. Sur le podium de ce concours, on compte parmi les stars en herbes qui grandiront plus tard Longue Longue, Benji Mateke, Rosy Bush, Tchop Tchop, Annie Disco, Faadah Kawtal, Afo Akom, Bobe Yerima et autres.  Et ça continue de bouillir en l’homme Nkotti, qui veut voir les choses bouger. Il invente alors la version grandeur nature du concours musical, en y associant d’autres éléments promotionnels, et le cocktail donne la Foire musicale, artistique et industrielle du Cameroun Fomaric, dont la première édition se tient du 28 mai au 08 juin 1993 à Douala. Le succès qu’a connu la foire au fil des années lui a valu une reconnaissance officielle d’utilité publique. De l’aveu de l’homme, c’est le seul évènement au Cameroun qui a duré 28 ans, qui emploie 100 jeunes à chaque édition, et qui a permis à beaucoup de se frayer un chemin dans la vie. « Je crois que j’ai beaucoup fait », confiait-il en l’évoquant. Au cours de son interview de mars 2021 il disait par rapport à l’héritage culturel : « par rapport à la musique du terroir, pas seulement le makossa, mais aussi le Ben skin, le bikutsi, le magambeu et autres, j’invite nos jeunes, quand ils vont ailleurs, à garder à l’esprit que notre patrimoine musical, ce sont ces musiques. Le Cameroun a plus de 200 ethnies et de nombreux rythmes. Je conseille aux jeunes artistes de puiser à l’intérieur de ces rythmes-là pour faire avancer la musique camerounaise »

Reconversion

Nkotti François n’était pas seulement homme de culture, même si elle le tenait à cœur. Homme politique aussi, il a été notamment maire de la commune de Bonalea de  2002 à 2013, pendant 11 ans. Son bilan résumé par lui-même à Steve Tchiega journaliste Crtv web est celui-ci : « J’ai trouvé un compte administratif à cette époque qui était à 25 millions de FCFA et un budget de moins de 60 millions. Au moment où je partais, il était à plus de 300 millions de FCFA. » C’est dire que Destopellaire, s’est assuré partout où il est passé, qu’il a laissé une bonne empreinte indélébile…  dans la patine du temps.

Roland TSAPI

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