Figure : Njoya Ibrahim et l’écriture Bamoun

Le 17eme roi des Bamoun avait laissé un héritage culturel de poids, que les colons français ont tôt fait d’effacer. L’écriture Bamoun cherche encore aujourd’hui à être réhabilitée

La parole s’envole, mais les écrits restent » dit l’adage, mais surtout avec l’évolution des civilisations, comme le dit Emmanuel Matateyou dans le livre intitulé L’écriture du Roi Njoya, « le monde, paraît-il, est divisé au plan culturel en civilisations, en zones de soumissions culturelles et en aires d’influences religieuses. Mais une réalité plus subtile voudrait qu’il soit plutôt divisé en aires de systèmes d’écriture couvrant plusieurs langues et plusieurs pays. En effet, l’une des caractéristiques des sociétés évoluées ou civilisations est de posséder chacune, un système d’écriture autonome permettant l’instruction scolaire dans son aire d’extension.” Le17eme roi des Bamoun, le Roi Njoya justement l’avait compris en son temps, et à l’instar du hiéroglyphe égyptien des siècles avant lui, il avait  inventé un système d’écriture pour asseoir sa culture et l’imposer dans la durée, convaincue que son peuple ne pouvait se déterminer que par cette écriture.

 Né en 1876, Ibrahim Njoya commence à gouverner à l’âge de 19 ans vers 1892. Mais ses débuts au trône ne furent pas faciles. Dès sa prise du pouvoir, et comme le veut la tradition, il écarta le 1er grand officier du palais, Gbetnkom, hérité de son père. Mais contre toute attente ce dernier s’y oppose et se soulève contre le jeune roi. Il dû faire appel au lamido de Banyo, qui par fidélité à son père, envoya la cavalerie à son secours et l’aida à prendre le dessus sur celui qui voulait troubler son règne dès les premiers jours. Impressionné par les prouesses de cette cavalerie, il décide de s’en doter aussi, et demande également au lamidat de Banyo de lui envoyer des marabouts pour l’initier à l’islam. En 1912, Njoya décida d’établir la carte de son royaume, il accompagna lui-même une expédition pendant  52 jours qui procéda au relevé topographique des 2/3 du territoire. Durant son règne, 78 changements furent apportés à la coutume, dans le sens de l’amélioration et pour une meilleure prise en compte de la dignité humaine : il abolit certains privilèges royaux et allégea les coutumes à caractère pénal en supprimant un grand nombre de règles dont la transgression était punie de la peine capitale, comme la condamnation à mort de ceux qui mangeaient la chèvre du roi ou récoltaient du vin de sa palmeraie. Les voyages à l’étranger étaient désormais  autorisés, entre autres. Dans le domaine agricole, le roi Njoya introduisit des plantes européennes en pays Bamoun, et dans le domaine religieux il inventa une religion inspirée à la fois de l’islam et du christianisme.  A son sujet, le dernier gouverneur allemand du Cameroun, Karl Ebermaier écrivait dans les archives : « Njoya fut le plus capable, le plus intelligent et le plus loyal de tous les chefs du Kamerun que j’ai appris à connaître ; il amena la prospérité dans son pays en développant l’agriculture, l’artisanat et le commerce, et fut pour tous un modèle »

Dès 1911 déjà, l’écriture était commode à utiliser car le nombre de signes avait été ramené à 80. L’usage de l’écriture se répandit et le nombre de textes rédigés avec l’écriture royale augmenta. Njoya institua un bureau d’Etat-civil où l’on enregistrait les naissances, mariages, quelques recensements locaux. Les jugements du tribunal royal étaient également notés

Ecriture

La trace la plus importante laissée par le 17eme roi Bamoun fut incontestablement l’écriture Bamoun. Ayant été en contact avec le coran, ajouté à la fréquentation des Allemands, il décida  de disposer d’une écriture. Une mythologie entoure le début, faisait allusion à un songe qu’il aurait fait, mais il est explicite que le Roi Njoya avait choisi d’inventer son propre système d’écriture, parce qu’il ne voulait pas utiliser l’alphabet arabe et que celui utilisé par les Européens ne permettait pas de transcrire sa langue. Il avait d’ailleurs inventé aussi une langue secrète qui était réservée au roi et ses proches. C’est en 1895 que voit le jour le premier alphabet a ka u ku  inventé par le Roi, il comptait alors 510 signes. Elle sera perfectionnée tout au long des années et connaîtra 6 transformations et sa dernière version, en 1930, ne comprend plus que 70 signes. Dès 1911 déjà, l’écriture était commode à utiliser car le nombre de signes avait été ramené à 80. L’usage de l’écriture se répandit et le nombre de textes rédigés avec l’écriture royale augmenta. Njoya institua un bureau d’Etat-civil où l’on enregistrait les naissances, mariages, quelques recensements locaux. Les jugements du tribunal royal étaient également notés : on assistait à la naissance d’une véritable bureaucratie moderne. En quelques années, Njoya prit conscience des possibilités qu’offrait l’écriture. Elle était diffusée dans les écoles qu’il avait fait ouvrir à cette époque, y compris celle qu’il avait créée au palais, la “Bamun Schule des Häupling Ndschoya in Fumban”. Entre 1896 et 1930, cette écriture a servi à écrire de nombreux ouvrages, dont l’Histoire des lois et coutumes des Bamoun, rédigé par le Roi Njoya lui-même. Des caractères d’imprimerie ont même été créés pour les imprimer et une imprimerie mise sur pied à cet effet. Aujourd’hui, une copie d’un ouvrage des écritures royales se trouve au Pitt-Rivers museum d’Oxford, en Angleterre.

l’administration française, dont le but était d’effacer la culture africaine, interdit les langues camerounaises et l’usage de l’écriture du Roi Njoya en particulier, qui disparut progressivement des usages, au profit de la langue française.

Le crime français

D’après Paul Yange, auteur d’une biographie du roi publiée sur le site grioo.com, à la fin de la première guerre mondiale, les Allemands, présents depuis 1900 quittèrent le royaume Bamoun, laissant la place à l’administration française. Celle-ci se montrera très agressive à l’égard de Njoya, qui avait suffisamment développé un caractère autonome. Selon un officier français en poste en pays Bamoun, “Njoya était propriétaire des biens et des hommes (…) était un potentat orgueilleux, luxurieux, un tyran théocratique qui avait inventé une religion“. Une vision à l’opposé de celle que les Allemands avaient du monarque, et qui n’avait d’autre but que de diaboliser le roi et précipiter sa chute, méthode d’ailleurs utilisée dans toutes les chefferies traditionnelles où les chefs mettaient l’intérêt de leurs peuples en avant. Ainsi, les administrateurs français vont affaiblir Njoya qui sera privé de ses pouvoirs traditionnels autour de 1924. Il est finalement arrêté et exilé à Yaoundé en 1931, en compagnie de quelques proches et fidèles. Il y meurt le 30 mai 1933. Bien évidemment, l’administration française, dont le but était d’effacer la culture africaine, interdit les langues camerounaises et l’usage de l’écriture du Roi Njoya en particulier, qui disparut progressivement des usages, au profit de la langue française. Depuis 2002, des initiatives sont entreprises à l’occasion des festivals pour la réhabiliter, mais du chemin reste encore à faire, avec le poids colonial qui pèse encore.

Roland TSAPI

One Reply to “Figure : Njoya Ibrahim et l’écriture Bamoun”

  1. C’est choquant de savoir ô combien la France nous a ruiné, nous ruine, et nous ruinera toujours.
    Ils ne produisent rien, mouraient sans nous, mais on ne sait par quelle alchimie nous leur attribuons nos richesses. C’est eux qui devaient avoir peur de nous, et non l’inverse 😪. C’est désolant même.
    Un réveil oui, bien que tardif, il devrait prendre effet pour laisser aux générations à venir un meilleur lendemain. Ça prendra du temps certes pour effacer des décennies dans le noir, mais nécessité y est de commencer.

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