Figure: Njimoluh S. Njoya et la reconstruction du peuple Bamoun

Il a été intronisé après une vacance de deux ans au sultanat Bamoun suite à la déportation et le maintien en exil de son père Ibrahim Njoya. Le colon avait même envisagé d’effacer de la carte le royaume Bamoun, en interdisant ses principales coutumes. Mais son arrivée au trône permettra de restaurer le royaume et toute son authenticité.

Quand le 17eme roi des Bamoun Ibrahim Njoya (figure historique du 21 novembre 2021) meurt en 1933 à Yaoundé  où il était placé en exil depuis 1931 par l’administration française, l’idée qui trotte dans la tête du colon, c’est d’effacer le pays bamun de la carte du pays et anéantir complètement les coutumes de ce peuple. La résistance que ce dernier avait opposé à la colonisation allemande et française successivement, avait laissé de mauvais souvenirs au colon, qui ne voulait plus de ce royaume avec un roi aussi puissant. Mais il comprit très vite qu’on ne pouvait effacer ce peuple d’un coup de crayon, et se résolut à laisser introniser le successeur du roi défunt. C’est dans ce contexte que Njimoluh Seïdou Njoya prit le trône de son père.

Il fut parmi les premiers élus de l’Assemblée représentative du Cameroun, de l’Assemblée territoriale et de l’Assemblée nationale du Cameroun au lendemain de l’indépendance. Il est également resté maire de Foumban de 1955 à 1992, soit trente-sept ans de règne sans alternance et sept fois reconduit, respectivement en 1957, 1959, 1962, 1967, 1977, 1982 et 1987.

Le Sultan de la rupture

Les documents historiques situent la naissance de Njimoluh Seïdou Njoya  en 1902, d’autres en 1904, période à laquelle les Allemands arrivent à Foumban. Il vit l’hostilité dans le berceau, son père Ibrahim Njoya n’étant pas favorable à la pénétration allemande dans son royaume. Dans un portrait de l’homme dressé par le site culturel en ligne culturebene.com, qui s’inspire d’un article de l’historien Daniel Abwa initulé  « Njimoluh Seïdou, un modèle de souverain traditionnel dans un environnement politique hostile »*, on apprend que le prince Njimoluh Seïdou, après avoir reçu une éducation à la fois professionnelle et traditionnelle, obtint un certificat de fin d’études à l’école bamum et un certificat d’apprentissage artisanal. Pendant la période de l’administration française, il est parmi les premiers enfants que le roi Njoya envoie recevoir l’éducation occidentale dès l’ouverture de l’école française à Foumban. A la fin de ses études en 1922, il est sollicité par le Sultan et sert comme secrétaire-interprète. Il a 13 ans quand son père adopte l’islam comme religion, et lui confie un jour « J’ai succédé à mes pères qui ont régné suivants nos coutumes, avec leur sagesse, et quelque fois en utilisant la force et en faisant couler le sang. Moi-même, j’ai agi de la sorte quand il le fallait, j’ai utilisé la force pour me faire craindre. Devenu musulman convaincu, j’ai appris qu’Allah veut que l’on règne dans l’amour du prochain car lui-même est amour…je m’en remets à la volonté d’Allah, le Dieu en qui j’ai cru, et vous demande de vous recueillir dans la piété Islamique. »  Cette nouvelle croyance va impacter la vie du futur roi et orienter sa politique pendant son règne. Il est intronisé le 25 juin 1933 comme 18e roi des bamum. A tout point de vue, il est le Sultan de la rupture. Sur le plan religieux, il est le premier à être intronisé comme musulman pratiquant, et en lieu et place du traditionnel vin de raphia versé par le nouveau roi dans les mains de ses serviteurs le jour de l’intronisation, il serre plutôt la main de ses sujets, brisant ainsi un mythe qui voulait que le roi ne serre jamais la main à quelqu’un. Sur le plan administratif, il rompt également avec les rapports conflictuels entre rois et administrateurs coloniaux, attitude facilitée par l’instruction occidentale qu’il a reçue. Lors de son intronisation, l’administrateur français Raynier dit dans son discours de circonstance : « Ce qui m’a beaucoup plu lors de votre intronisation, c’est qu’avec vous, je n’aurais plus besoin d’un traducteur pour me faire comprendre. Nous travaillerons en vrais collaborateurs et surmonterons toutes les difficultés pouvant surgir. Même à présent, nous sommes déjà en train de travailler.» Cette « collaboration » souhaitée explique sans doute pourquoi le Sultan Ibrahim Seïdou Njoya a eu une longue carrière politique. Il fut parmi les premiers élus de l’Assemblée représentative du Cameroun, de l’Assemblée territoriale et de l’Assemblée nationale du Cameroun au lendemain de l’indépendance. Il est également resté maire de Foumban de 1955 à 1992, soit trente-sept ans de règne sans alternance et sept fois reconduit, respectivement en 1957, 1959, 1962, 1967, 1977, 1982 et 1987.

A l’instar du festival culturel Bamun le Nguon, interdit depuis 1924 sous le règne du roi Njoya. Menacé de disparition, Njimoluh va le réveiller peu à peu durant son règne, en convoquant les assises en 1958, à la faveur de l’inauguration de la grande mosquée de Foumban, en 1963

Culture et religion

Des fonctions qui n’ont pas éloigné le sultan Njimoluh Seïdou de son rôle de gardien de la tradition, qu’il s’évertue à restaurer après les coups qu’elle a subi avec la colonisation. Diverses pratiques coutumières avaient en effet été interdites par l’administration coloniale. A l’instar du festival culturel Bamun le Nguon, interdit depuis 1924 sous le règne du roi Njoya. Menacé de disparition, Njimoluh va le réveiller peu à peu durant son règne, en convoquant les assises en 1958, à la faveur de l’inauguration de la grande mosquée de Foumban, en 1963 pour fêter ses trente ans de trône, en 1976 pour accompagner les premières Journées Culturelles et Economiques du Peuple Bamum et en 1985 pour marquer le cinquantenaire de son règne et le centenaire de la naissance du roi Njoya, célébrés simultanément avec l’inauguration du Palais Royal de Foumban rénové. Comme l’avait recommandé son père, le Sultan Njimoluh s’attèle également à perpétuer la religion musulmane. D’après l’auteur I. Mouiche, dans les années 1950, 1960 et 1970, il envoyait des malams en tournée dans les villages, en leur établissant des cartes de maître d’école coranique, comme les moniteurs et les catéchistes protestants ou catholiques avaient une carte signée du supérieur de la mission. Il avait le pouvoir de nomination des imams dans le pays bamum, et c’est sur cette base qu’il avait institué dans la mosquée centrale de Foumban le grand conseil des 17, lequel coiffait toutes les institutions musulmanes du pays bamum. Njimoluh Seïdou Njoya fut à ce sujet le tout premier pèlerin bamum à la Mecque en 1947 accompagné de quelques responsables religieux. A son retour des lieux saints il redouble d’ardeur dans son engagement à encourager l’expansion de l’islam, à travers un enseignement adapté aux réalités du milieu ouvert au progrès et au développement. Si le royaume Bamoun reste aussi célèbre, c’est parce que le 18 eme roi Njimoluh Seïdou Njoya, géniteur de Ibrahim Bombo Njoya, a su allier l’islam adopté par son père aux traditions ancestrales, en prenant soin de ne pas laisser la religion venue d’ailleurs assimiler la culture et les traditions locales. Le jour de son intronisation, il déclara « j’aurai les affaires de Dieu dans ma main droite et les affaires de la tradition dans ma main gauche. »

Roland TSAPI

* (in Claude-Hélène Perrot et François-Xavier Fauvelle-Aymar (dir.), Le retour des rois. Les autorités traditionnelles et l’État en Afrique contemporaine, Karthala, 2003, p. 289-314 (ISBN 9782811136772),

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