Figure : Ngosso Din, l’homme de l’ombre

Engagé pour la défense de la dignité de son peuple, il n’a pas hésité à aller affronter l’Allemagne à Berlin en mobilisant les députés contre le gouvernement colonialiste. Il y a laissé sa vie, mais reste un modèle pour la jeunesse

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32 ans, c’est la fleur de l’âge, le moment où tout homme ayant eu une évolution normale se sent accompli et se projette résolument dans l’avenir, passé la période de soumission aux parents, d’assiduité à l’école ou dans un apprentissage. C’est à âge que, il y 106 ans, un jeune camerounais était exécuté à Douala aux côté du Roi Rudolf Douala Manga Bell dont il était le secrétaire, Adolf Ngosso Din. Qui était-il, pourquoi a-t-il été exécuté par les Allemands, à quoi a servi cette exécution, les réponses les plus précises se trouvent dans une communication du Prince Kum’a Ndumbe III, faite à l’occasion du Tet’Ekombo 2009, 95è commémoration de la mort de Rudolf Douala Manga Bell et Adolf Ngosso Din et la Journée Internationale des Peuples Autochtones, c’était le  05 août 2009 à Douala. La communication était intitulée « Le rôle de la jeunesse dans la construction nationale : l’exemple d’Adolf Ngosso Din »

Le hasard avait voulu qu’Adolph Ngosso Din naisse en 1884, la même année où était signé le traité germano-Kamerun par les chefs traditionnels Duala. Il grandit en apprenant à lire et à écrire, ce qu’il fit avec tant d’assiduité qu’il devint très tôt fonctionnaire de l’administration coloniale. Mais loin d’être un fonctionnaire carriériste intéressé par les promotions et les nominations que lui proposait le colon, il mit plutôt ses connaissances au service de sa communauté et devint le secrétaire du Roi Rudolph Duala Manga Bell. A ce poste il avait accès à des informations essentielles sur les accords entre son peuple et les Allemands. Il prit ainsi connaissance des termes de ces accords qui disaient par exemple : « Nos terres cultivées ne doivent pas être expropriées car nous ne sommes pas capables d’acheter et de vendre comme les autres pays, les terres cultivées par nous maintenant et les places où sont construites nos villes restent la propriété des ayant droits actuels et de leurs successeurs, la douane sera payée annuellement comme d’habitude aux rois et chefs. »

Expropriation et soumission des indigènes

Le gouvernement allemand avait pris l’engagement de respecter ces accords à la lettre, dans un document signé par le consul impérial allemand Emil Schulze le 12 juillet 1884. Mais dès qu’il obtint le traité  de transfert de souveraineté, il s’empara du Kamerun comme maître absolu et commença à faire subir aux locaux de pires atrocités. Kum’a Ndumbé III indique dans ses écrits que « le 15 juin 1896, une loi, déclarera nos terres vacantes et les transformera en terres de la couronne allemande que l’Empire allemand pourra mettre à la disposition de qui il voudra, octroyant un titre de propriété, donc un titre foncier à des individus, à des sociétés ou à l’Etat. Cette loi sera suivie d’une autre, la loi sur l’expropriation du 14 février 1903. C’est donc le colonisateur allemand qui va apporter la notion de propriété privée de la terre chez nous, en introduisant le titre foncier…il nous arrachera nos terres par le droit introduit selon ses coutumes à lui, et selon les besoins de la restructuration économique de notre pays à son profit exclusif. C’est contre cela que le Roi Rudolf Douala Manga Bell sera désigné à Douala comme leader pour défendre les intérêts des peuples camerounais…des jeunes comme Ngosso Din vont s’associer à ce combat….Les Camerounais qui refusaient de se plier aux  ordres des Blancs étaient exécutés, exilés, mis en prison, soumis aux travaux forcés ou recevaient une fessée publique, une ou plusieurs unités de vingt-cinq coups de fouets sur les fesses nues, le corps plié sur un tonneau. Tout le monde y passe, y compris nos dignitaires. »

La ligne de combat

Ngosso Din s’embarque alors clandestinement depuis Tiko, pour l’Allemagne, où il  travaille avec les avocats Halpert et Gerlach, fait déclencher des débats au Reichstag, le parlement allemand. Le gouvernement est interpellé par les députés sur sa gestion du protectorat Cameroun et sur les mesures d’expropriation. La presse allemande s’en mêle et parle du scandale au Cameroun. Avant que la police allemande ne l’arrête à Berlin le 15 mai 1914 et ne l’expédie manu militari au Cameroun le 24 mai, Ngosso Din aura accompli sa tâche : rendre public au cœur de l’Allemagne la gestion scandaleuse du protectorat Cameroun par le gouvernement allemand. Voilà ce qu’un jeune Camerounais d’à peine trente ans aura accompli pour la nation dans un contexte de ténèbres coloniales plein de racisme. Kum’a Ndumbe III le cite en exemple en ces termes : « Que dire donc des jeunes à l’exemple de Ngosso Din qui iront jusqu’au sacrifice suprême, lui et tant d’autres qui seront pendus par les Allemands en 1914 ? Ngosso Din est mort parce qu’il se battait aux côtés de ses pères et mères, aux côtés des aînés et des plus jeunes, pour le respect des clauses-ci, engageant le gouvernement allemand chez nous. Il avait à peine trente ans. Un jeune à la fleur de l’âge s’expose, s’exile, pour dire non à l’opprobre, à l’oppression coloniale, à l’injustice de la ségrégation raciale  dans son Cameroun natal, pour obliger l’administration coloniale allemande qui s’est emparé de son pays à respecter les engagements signés en 1884 lors du transfert de souveraineté. Un jeune qui a su dire non, conscient des dangers qu’il encourait, mais dont le cœur battait plus fort pour la cause de son peuple. »

Il déplore alors le fait qu’aujourd’hui, celui qui croit en la nation est devenu un idiot, celui qui s’engage pour la chose publique dans ce Cameroun de 2009 est pris pour un illuminé et devient victime de la risée publique, Il regrette surtout le drame que vit le Cameroun, celui de l’obliger à vivre avec une mémoire effacée depuis l’emprise coloniale. « Si on vous efface votre mémoire, allez-vous retrouver le chemin de votre maison ? Vous ne saurez même plus qui vous êtes. Une place de la jeunesse à Douala avec un monument Adolf Ngosso Din doit rappeler à tout un chacun la bravoure de nos jeunes, leur amour pour la patrie et le courage de ces jeunes qui savent dire non quand le pays est en danger. »

Roland TSAPI

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