Figure : Ngo Madeng Pauline, la couronne de l’indépendance

Elle a été la mascotte de la fête de l’indépendance, mais a été oubliée juste après la cérémonie. Pourtant une référence culturelle

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L’histoire de l’indépendance du Cameroun oriental relatée dans les archives, a toujours mis en avant les acteurs politiques, plus souvent les hommes qui étaient au-devant de la scène. Un peu comme dans un film où on ne retient que le nom de l’acteur principal, pourtant être acteur principal ne veut pas dire acteur unique. Au cours de la cérémonie marquant cette indépendance, il n’y avait pas que les personnalités assises à la tribune comme le premier ministre du Cameroun oriental Ahmadou Ahidjo, le secrétaire général de l’Onu Dag Hammarskjöld, le ministre de la France d’Outre-mer Louis Jacquinot, l’ancien premier ministre israélien Golda Meir, ou le Premier ministre du soudan français, l’actuel Mali Modibo Keita, pour ne citer que ces quelques-uns. En bas de la tribune et dans les loges, il y avait aussi d’autres acteurs pas de moindre importance, parmi lesquelles une jeune fille de 17 ans à l’époque, Ngo Madeng Pauline, dont le nom figure dans les annales comme la reine de l’indépendance du Cameroun, autrement dit celle qui avait été désignée à l’époque la plus belle fille, digne de porter la couronne de l’indépendance.

Icône de la fête

Elle serait restée dans les oubliettes, si la journaliste Cathy Yogo guidée par le sens de la restauration de valeurs camerounaises, n’était pas allée fouiller pour la trouver presque seule dans son village natal Coucouwé, à 5 kilomètres de la ville d’Edéa sur la route qui mène à Kribi. Dans un article intitulé « Ngo Madeng Pauline, la reine oubliée de l’indépendance du Cameroun » paru dans le quotidien le jour numéro 3302 du 26 janvier 2021, elle rappelle à la mémoire l’histoire de cette dame  dont le rôle n’a pas été négligeable. On apprend ainsi que  dans le film “Autopsie d’une pseudo indépendance”, produit et réalisé par Gaëlle Le Roy et Valérie Osouf, on voit à la  32ième minute 54eme seconde des séquences du passage de Pauline Ngo Madeng devant la tribune du quartier Hippodrome à Yaoundé, où se trouve l’actuel consulat de l’ambassade d’Allemagne au Cameroun. D’un pas majestueux, elle défile devant des personnalités, tout en hissant haut le drapeau du Cameroun. Elle arbore une robe blanche et de jeunes filles portent sa traîne. Pauline est suivie par des représentants des partis politiques avec en première ligne l’Union camerounaise d’Ahmadou Ahidjo. Celle qui charriait les envies en ce premier jour de l’indépendance, raconte alors à la journaliste comment elle était arrivée là : « Aucun casting n’a préalablement été organisé. Une candidate a d’abord été choisie. Mais, les religieuses m’ont préférée à elle, pour mon âge, mon physique et ma vivacité. Elles m’ont alors appris à marcher devant la tribune et à saluer les autorités». A l’époque, elle était élève à l’école Notre Dame de Mvog-Ada à Yaoundé, et les organisateurs de la cérémonie cherchaient une jeune fille pour porter le titre de « Reine de l’indépendance du Cameroun ». Bien entendu il fallait avoir des atouts physiques et incarner la beauté africaine, des critères que Pauline réunissait et qui ont justifié le quasi plébiscite autour de sa personne pour porter le titre. D’ailleurs, Cathy Yogo dans son article fait cette description d’elle « Son teint noir et lumineux est le gage de son authenticité. Une claque au phénomène d’éclaircissement de la peau qui envahit le continent noir. Black is beautiful… A 78 ans, cette ancienne reine de beauté n’a pas perdu grand-chose de sa superbe. Si ses jambes la trahissent un tout petit peu, sa voix, elle, est restée forte et puissante. »

Ingratitude

Qu’est devenue par la suite la Reine de l’indépendance ? Aux oubliettes simplement. Et l’ingratitude n’avait même pas attendu la fin de la journée pour se manifester. Dans les mises en scènes théâtrales ou cinématographiques, les accessoiristes prennent soin de tous les éléments du décor à la fin de la scène et rangent chaque élément à sa place. Pauline Ngo Madeng n’avait pas eu droit à cet égard accordé même aux objets. Elle raconte à la journaliste  «  Juste après le défilé les religieuses qui avaient confectionné mon costume l’ont repris. Je n’ai même pas été conviée à la réception organisée et je n’ai même pas eu un verre d’eau. » Ainsi, même sa  belle robe et sa couronne lui avaient été retirées, et depuis son sacre le 1er janvier 1960, la septuagénaire n’a reçu aucune reconnaissance du Cameroun, apprend-on de l’article. Elle garde en guise de consolation ce souvenir : « Mes parents étaient contents de voir leur fille représenter le pays. C’était une histoire remarquable. Un évènement pour tout le village et même pour le peuple bassa », mais tout s’arrête là.  « Pauline n’aura pas profité de toute cette gloire. Elle n’a jamais été conviée à une commémoration relative à l’indépendance du Cameroun, à une élection de Miss. Elle n’a jamais reçu de félicitations officielles. Ingratitude, oubli, déni… », relate la journaliste, qui précise qu’elle mène dans son Coucouwé natal une vie ordinaire avec pour seule souvenir sa photo de reine, évoquant avec beaucoup de réserve et surtout de scrupule le traitement qui lui a été administré.

Revalorisation

Le combat pour la valorisation de la fille est loin d’avoir commencé, avec l’histoire de la reine de l’indépendance. Depuis l’aube des temps, la jeune fille est utilisée comme un pot de fleur sans lequel le  décor ne serait pas parfait, mais qui est abandonné sur le lieu des festivités parce que devenu inutile, alors que les autres acteurs entrent dans l’histoire, on ne parle plus que d’eux. Le phénomène est davantage accentué au Cameroun où le pouvoir n’a pas développé la culture des archives et la célébration des héros. Mais il n’est pas tard. De même que les héros de l’indépendance, même ceux qui étaient considérés à l’époque comme des ennemies ont bénéficié d’une loi de réhabilitation, les héroïnes de la scène des cérémonies peuvent aussi avoir droit à un peu d’égard. Le 16 décembre 1991 en effet, le président de la république a ratifié la loi numéro 91/022 du 16 décembre 1991 portant réhabilitation de certaines figures de l’histoire du Cameroun. L’article 1er dit à l’alinéa 1 « La présente loi porte réhabilitation de grandes figures de l’histoire du Cameroun, aujourd’hui disparues, qui ont œuvré pour la naissance du sentiment national, l’indépendance ou la construction du pays, le rayonnement de son histoire ou de sa culture. » Pauline Ngo Madeng ne rentre-t-elle pas dans cette catégorie ?

Roland TSAPI

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