Figure : Ndeh Ntumazah, l’incompris

Toute sa famille s’est liguée contre lui à cause de ses idées politiques, auxquelles il a tenu jusqu’à la mort, convaincu qu’il avait la meilleure vision, dans une société engagée dans la course au bonheur matériel immédiat. L’histoire lui donne raison au fil des années

Il était l’un des rares sinon le seul leader de l’Union des populations camerounaise issue de l’ancien Cameroun britannique, qui s’est sacrifié pour ses idées jusqu’au crépuscule de sa vie, aux côtés des Um Nyobé et autres Abel Kingue. Ndeh Ntumazah né à Mankon, Bamenda en 1926, rejoint l’Upc au début des années 1950. Quand le parti est interdit en 1955, il fonde le mouvement One Kamerun dans le Sud-ouest, qui est en réalité une tendance de l’UPC. Depuis cette base, il aide des militants de l’UPC qui continuent de se battre dans la zone sous contrôle français. Après l’unification des deux Cameroun en 1961, Ntumazah s’installe à Accra, au Ghana en 1962, et le 6 septembre de cette année, il reçoit à son domicile  les dirigeants de l’UPC en exil. Au sortir de cette rencontre le soir,  une bombe explose, mais ne fait pas de dégâts. Les autorités ghanéennes les interpellent et les mettent en prison, mais libèrent le mois suivant  Wougly Massaga, Tchaptchet et Ntumazah, tout en maintenant Abel Kingué en prison. Ntumazah est finalement expulsé du Ghana après le déclin de Kwame Nkrumah, et grâce au Roi du Maroc Mohammed V, il obtient un passeport diplomatique qui lui permet d’échapper à la chasse du régime de Yaoundé. De la Guinée Conakry en Algérie, il  s’installe finalement  au Royaume-Uni. Avec le retour du multipartisme  au Cameroun en 1991, il retourne au Cameroun et réintègre la politique en tant que dirigeant de l’UPC renaissant, toujours radical. Mais le parti est désormais miné par des querelles internes  dans lesquelles la main du pouvoir n’est pas étrangère. En 1996, il est scindé en différentes factions, dont l’une est dirigée par Kodock. Dans un livre confession intitulé Ndeh Ntumazah, A conversational autobiography, publié en 2001, il a laissé à la postérité sa version des faits l’histoire de la lutte pour l’indépendance du Cameroun.

J’écris donc cette préface pour l’encourager à dire au monde si c’est notre conception de la politique ou la sienne qui était fausse. Pour l’encourager à nous éduquer sur la façon dont nous devons concevoir la politique, la manière avec laquelle  nous  devons concevoir la vie en général, comment nous devons concevoir le progrès, la richesse et le développement. Et tout ceci parce qu’il me paraît toujours difficile de comprendre comment un individu peut choisir de voir les choses différemment que le reste de l’humanité, et pour aussi longtemps.

L’homme différent

la préface de ce livre est écrite par son fils Che Tumasang Alfred qui témoigne :  « Quand l’idée de cette préface m’a été soumise, j’ai accepté sans aucune hésitation et j’ai dit à Linus Asong et Simon Chi que je le ferais pour le meilleur et pour le pire. Vas-tu mettre ton nom sur un livre de cette nature sans connaître les conséquences que cela pourrait avoir sur vos affaires? », je me souvient que Simon me l’avait demandé. Et j’ai répondu : J’ai peur de qui ? Quoi que je puisse avoir maintenant n’est que du menu fretin comparé à ce que j’aurai pu avoir si notre père, Ndeh Ntumazah avait fait ce que tous les politiciens faisaient pour les leurs. J’aurai aussi pu tout perdre. Il y a un proverbe Mankon qui dit que si votre frère est en haut du prunier tu vas sûrement avoir les fruits noirs. Ce qui veut dire que si vous avez un frère en position de pouvoir vous pouvez être sûr d’avoir tous les avantages. Dans notre société camerounaise, la position de pouvoir veut dire pouvoir politique. C’est le pouvoir politique qui détermine tous les autres types de pouvoir, car à cette position tous vos proches, amis et autres peuvent considérer que leurs problèmes sont finis. Dans la fonction publique la promotion vient facilement, les nominations sont faciles, les bourses pour les études à l’étranger sont à la portée à la simple demande, pour ceux qui sont dans les affaires, les contrats les plus juteux leur sont accordés. En famille, il suffit qu’un frère hume seulement l’odeur du pouvoir et sa vie change pour le meilleur, définitivement. Le pouvoir politique est devenu synonyme de succès. C’est le vœu le plus ardent de toute famille de voir un fils accéder au pouvoir politique. Ici à Mankon et dans la famille de notre bien aimé père Ndeh Tumasah, les choses ont été tristement différentes. Il est entré en politique il y a 50 ans déjà, avant même que la moitié de sa famille ne soit née. Et depuis qu’il est devenu politicien, il n’a apporté que malheur dans la famille. Il était pourchassé comme un animal. Pendant des années il était recherché, mort ou vif, et était toujours en cavale. Il a été obligé de s’échapper pour l’exil où il a vécu pendant près de 30 ans. Pendant que les autres politiciens amassaient des richesses pour eux-mêmes et pour leurs familles, et quand les noms de ces politiciens étaient utilisés pour monter en statut dans la société camerounaise, le nom Ntumazah est déclaré tabou. Pour le gouvernement il reflétait le danger et pendant que les outsiders se forgeaient des réputations avec les noms d’éminents politiciens pour avoir des faveurs, nous devions changer nos noms et renier Ndeh Ntumazah juste pour rester en vie. Pères, mères, filles et fils de Mankon qui étaient connus pour avoir des liens familiaux avec lui étaient arrêtés, torturés et tués en prisons pour certains. Au milieu de tout cela, notre père Ndeh Ntumazah est resté silencieux. Il ne s’est jamais excusé auprès de la famille pour les souffrances que son étrange philosophie politique avait apportées sur nous. Il n’a non plus expliqué pourquoi il s’était engagé dans cette ligne d’action politique. Quand il est finalement revenu au pays, désarmé, nous nous sommes réjouis parce qu’on avait pensé qu’il devait faire exactement ce que les autres politiciens faisaient, changer de camp et rejoindre le parti au pouvoir de sorte que nous pouvions au moins ramasser les miettes qui tombent de la table du gouvernement. Ce qui est pire, c’est que nous avons été informés de ce qu’il a plusieurs fois été approché pour rejoindre le gouvernement, mais il a refusé avec insistance. J’écris cette préface comme ma façon de l’encourager, comme il a finalement accepté de parler, à nous dire et au monde entier qui était dans le tort, lui ou nous. Malgré toutes nos mésaventures, aucun membre de la famille n’a jamais pensé qu’il était stupide. Au contraire, nous l’avons toujours regardé comme l’un des fils les plus sages de Mankon qui n’ait vécu. J’écris donc cette préface pour l’encourager à dire au monde si c’est notre conception de la politique ou la sienne qui était fausse. Pour l’encourager à nous éduquer sur la façon dont nous devons concevoir la politique, la manière avec laquelle  nous  devons concevoir la vie en général, comment nous devons concevoir le progrès, la richesse et le développement. Et tout ceci parce qu’il me paraît toujours difficile de comprendre comment un individu peut choisir de voir les choses différemment que le reste de l’humanité, et pour aussi longtemps. » Le père Ntumazah voyait en effet plus loin que les autres, il avait refusé de s’acoquiner avec un pouvoir dont les pratiques politiques ne présageaient rien de bon pour l’avenir du pays. Il est décédé à l’hôpital St. Thomas de Londres  au Royaume-Uni, le 21 janvier 2010, et le président Paul Biya a décrété que son corps devait être ramené au Cameroun et recevoir une inhumation officielle à Bamenda. 11 ans après sa mort, les faits lui donnent encore raison.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code