Figure : Mola Njoh Litumbe : problème anglophone, le retour aux textes

De sa vie, il a milité pour le respect des résolutions de l’Onu pour amortir la crise qui couvait dans les régions anglophones du pays. Il n’a jamais été écouté, et les armes ont commencé à crépiter comme il le redoutait

écouter l’éditorial

Le 15 juin 2021, à Kumbo, une petite ville du Cameroun dans la région du Nord-Ouest, le Colonel Charles Matiang présentait à son supérieur hiérarchique, le général de brigade Valère Nka commandant de la 5eme région militaire, le bilan d’une opération militaire de 30 jours, menée dans quelques villages de ce département du Bui. Le Commandant informait alors l’opinion que de nombreux terroristes ont été neutralisés, 4 militaires aussi ont perdu leurs vies lors de l’opération et certains ont été blessés. Ces morts venaient ainsi s’ajouter à des milliers de Camerounais déjà décédés ou handicapés à vie pour d’autres. Le bilan militaire était présenté comme un trophée, mais des questions continuent de se poser au-delà des opérations militaires, car au final ce sont les camerounais qui continuent de mourir, d’un côté comme de l’autre. Ainsi va cette salle guerre qui aurait pu être évitée, si la solution politique avait été privilégiée, comme l’ont longtemps demandé, en s’appuyant sur des éléments probants, plusieurs témoins de l’histoire du Cameroun. L’un de ces ardents défenseurs de la voie diplomatique dans la résolution de cette crise était Mola Njoh Litumbe.  

Il est né le 4 février 1927 à Victoria, le nom donné à la ville qui s’appelle aujourd’hui Limbé par les britanniques qui avaient hérité du Cameroun occidental. Il était le 4ième enfant du Chef John Manga Williams et de Iteki Ida Williams née Do’o de Bonabile à Bimbia, localité de la région du Sud-Ouest où accostaient  à l’époque les bateaux pour embarquer les compatriotes vendus comme esclaves vers les Amériques.  Second enfant de sa mère et seul survivant, Mola Njoh Litumbe succède à son père en 1959 et devient chef traditionnel Bakweri. L’homme est resté toute sa vie préoccupé par le bien-être des populations vivant en harmonie. Pour lui, la réunification du Cameroun oriental et occidental a toujours été ce qu’il appelait dans sa langue locale « “Njumba Palaba », ou un mariage à problèmes, mal négocié à toutes les étapes. La rencontre se serait faite dans de mauvaises conditions, les deux fiancées n’avaient pas appris à bien se connaître, on est jamais tombé d’accord sur la dot, et la signature de l’acte de mariage s’est faite avec de mauvais témoins, ce qui a donné lieu à une co-habitation plutôt qu’à un mariage, les deux fiancées vivant désormais dans une même maison mais sans être mariés. L’homme a donc orienté son combat vers la recherche d’une formule pacifique et correctionnelle pour la co-habitation politique des deux Cameroun anglophone et francophone. L’appareil politique liberal democratic alliance et le mouvement Southern cameroon national Council sont des moyens qu’il a utilisé pour faire entendre sa voix tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, convaincu que ce qui est appelée crise anglophone pouvait trouver une issue pacifique, à la seule condition que l’on revienne aux négociations biaisées depuis le début.

« Njumba palaba »

En mars 2012, le journaliste Joseph Olinga l’avait rencontré dans son village à Bokwango. Alors qu’il avait 85 ans déjà, sa verve militante était restée intacte, il n’avait pas baissé les bras devant ce qu’il considérait comme la sourde oreille faite par le pouvoir de Yaoundé. Pourtant d’après lui, tout reposait sur la volonté de respecter le minimum des droits de l’autre en le considérant comme un être humain comme soi-même, et il confiait au reporter : « Il faut aborder cette question en prenant en compte le fait que le Cameroun britannique et le Cameroun français ont tous les deux été placés sous tutelle de l’Organisation des nations unies (Onu). La résolution 1541 des Nations unies fait de ces deux territoires des espaces libres pour définir leur destin. En fait, les deux zones disposaient de leur service public ainsi que des services de souveraineté tel que l’armée. Au même titre que chacune des zones pouvait ouvrir des représentations diplomatiques à travers le monde. Chacune des deux régions était dès lors fondée à intégrer le pays de son choix. Un processus qui pouvait être mené par des associations ou dans le cadre d’une intégration. Cette résolution stipulait que dans le cas où ce rapprochement avait pour socle un parti politique ou toute autre association le représentant, l’entité conservait son intégrité territoriale et sa constitution. C’est dans cette optique que le Cameroun anglophone et le Cameroun francophone sont partis sur la base de la création d’un gouvernement fédéral. Cette entité prenait en compte la souveraineté et les relations diplomatiques de chacune des zones. Dans le cadre d’un rapprochement sur la base de l’intégration, il était clairement indiqué que les deux zones se partageaient les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire équitablement. Il est donc clair que si l’une des parties assurait la présidence du pays durant un mandat, l’autre partie devait assurer la gestion du pays pour le mandat suivant. Les deux parties bénéficient d’un statut d’égalité. Dans le cadre du judiciaire, les deux parties bénéficient d’un nombre égal de magistrats et juges siégeant. Le poste de chef étant soumis à l’alternance comme dans le pouvoir exécutif. »

Mola Joh Litumbé, au cours de cet entretien avait presque vidé le fond de sa pensée, en s’appuyant sur des exemples simples à comprendre pour expliquer que la bombe qu’il entrevoyait au sein de la population anglophone, pouvait être amorcée autour d’une table, avec des médiateurs au besoin. Il rappelait qu’il ne fallait pas se laisser tromper par l’harmonie de façade entretenue juste pour la forme, car « Le concubinage ne peut pas être considéré comme un mariage en bonne et due forme. Ce n’est qu’une déclaration d’intention. Si l’une des parties va établir un contrat de mariage falsifié, est-il raisonnable d’accorder du crédit à cette relation sur le plan de la loi ? »

Les arguments légaux, incontournables

La loi, les accords, les règles, les résolutions, Mola Joh Litumbé n’a fait que les évoquer dans son combat, mettant au défi quiconque de s’asseoir autour d’une table pour échanger sur les arguments. Il défendait  « La résolution 1541 déclare l’indépendance de toutes les colonies. Elle leur accorde par ailleurs la latitude de choisir entre réunification et intégration. Le Cameroun occidental n’a participé à aucune négociation comme le laisse croire certains. Cette procédure était clairement réglementée par les Nations Unies». Au moment où il lançait ces alertes répétées, la crise anglophone n’avait pas atteint la phase actuelle, où des cadavres sont devenus des trophées. Quand les armes ont commencé à crépiter, il a continué à appeler à la discussion, jusqu’à ses 94 ans. Il est mort le 26 mai 2020 dans une clinique à Douala, toujours convaincu que le problème anglophone trouvera une solution par la force de l’argument, et non l’argument de la force, qui n’est dans le fond que l’expression d’une certaine faiblesse, pour ne pas dire d’une faiblesse certaine…des arguments

Roland TSAPI

One Reply to “Figure : Mola Njoh Litumbe : problème anglophone, le retour aux textes”

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code