Figure : Mgr André Wouking : l’éthique jusqu’au bout de la croix

Homme de Dieu sobre et discret, une corpulence presqu’effacée, il n’avait pourtant pas sa langue dans la poche. Pour lui on ne jouait pas avec les engagements pris, et sa rigueur dans la morale était telle que ses propres collègues se sont retournés contre lui. Il est pourtant resté droit dans sa soutane  

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 «Nous prêchons le détachement de l’argent, des biens de ce monde, mais on nous voit négocier les marchés, pratiquer sauvagement l’exorcisme pour de fortes sommes d’argent, construire des villas avec l’argent des chrétiens, distribuer à la femme et aux enfants que nous avons au presbytère la nourriture donnée pour le prêtre et pour les pauvres». C’est l’extrait d’une lettre pastorale que Monseigneur André Wouking, archevêque de Yaoundé avait eu le courage d’adresser en fin octobre 2002 aux prêtres de son église.

D’après son parcours retracé par la page Facebook la vraie histoire du Cameroun, il est né le 14 Juin 1930 à Foto par Dschang, de Tsamo Sylvestre et de Nguimeya Anne, fils aîné d’une famille de quatre enfants. Baptisé deux semaines après sa naissance, il prit sa première communion en 1938 et la confirmation en 1940. Son père employé comme maçon à la mission catholique de Dschang le confia très tôt au Révérend père Bader, qui joua d’ailleurs un rôle capital dans sa vocation sacerdotale. En août 1948 il entre au petit séminaire de Bafang, et continua un an plus tard au petit séminaire de Melong où il fit ses humanités jusqu’en 1954, année de son entrée au Grand séminaire d’Otélé. Le 09 avril 1961, il fut ordonné prêtre à Dschang par Monseigneur Paul Bouque, qui le nomma aussitôt vicaire paroissial et directeur des écoles et du collège Saint Laurent à Bafou par Dschang. En Septembre 1962, il est affecté à Souza comme Vicaire paroissial, directeur des écoles de la mission et directeur du collège Herbert. Le 1er février 1965, il est nommé curé de la paroisse de Souza par Monseigneur Albert Dongmo, alors nouvel évêque de Nkongsamba. Il dépose ses valises à Bangangté comme curé en 1966 avant d’être  nommé curé de Tamdja à Bafoussam et directeur du collège Saint Thomas d’Aquin de la même localité un an plus tard en 1967

A la création du diocèse de Bafoussam en 1970, Monseigneur Denis Ngande, fait de l’abbé WOUKING chancelier de l’évêché, cumulativement avec ses autres charges. De 1972 à 1977, il est Curé Doyen de Bafoussam. Le  05 Avril 1979, le Pape Jean Paul II le consacre évêque de la même ville, et pour son entrée en fonction il choisit comme devise un extrait du premier livre de Samuel, « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute » (1 Sam 3,9). En 1992, suite à la mise en retraite de Monseigneur Thomas Kuissi alors évêque de Nkongsamba, Monseigneur WOUKING, cumulativement avec ses fonctions d’Evêque de Bafoussam, est nommé Administrateur Apostolique dudit diocèse, charge qu’il occupe jusqu’en 1995 avant de passer le témoin à Monseigneur Dieudonné Watio, nouvel évêque de Nkongsamba nommé par le Saint-Siège.

Yaoundé, au cœur de la contestation  

Le 17 Juillet 1999, Monseigneur André Wouking est nommé Archevêque de Yaoundé en remplacement de Monseigneur Jean Zoa décédé quelques mois plus tôt. Le jour de son arrivée dans la capitale politique, des individus se réclamant de la communauté béti, érigèrent des barricades sur la nationale Bafoussam-Yaoundé avec pour intention d’empêcher les « « Bamiléké » d’entrer dans la capitale, brandissant des pancartes sur lesquels on pouvait lire ” Pas d’Archevêque Bamiléké à Yaoundé “.  Interrogé à ce sujet par le journal La croix  quelques jours plus tard, il expliqua cette attitude en des termes simples : «  C’est un problème de tribalisme. Je suis originaire de l’ethnie bamiléké alors que l’ethnie majoritaire à Yaoundé est Ewondo.  Les fruits du tribalisme sont amers. Il y a plus de 250 ethnies au Cameroun avec des langues et des cultures différentes.”

Une fois à Yaoundé, l‘une des missions qu’il se donna, fût de continuer l’œuvre de son prédécesseur, notamment la construction de la grande cathédrale de la ville. Dans un de ses discours il lui rendit hommage en ces termes. « L’aide de l’occident, aussi utile qu’elle soit, se traduit souvent dans les faits par un assistanat qui fragilise notre dignité et entretient notre dépendance.
L’entreprise de Monseigneur Zoa est aux antipodes. Il a voulu bâtir pour l’Afrique un vaste Sanctuaire capable d’accueillir quinze mille pélerins pour les unir dans la prière. Il a voulu que le financement par des dons soit le reflet d’une adhésion populaire pour que les chrétiens du pays deviennent compagnons bâtisseurs. Il s’est battu pour préserver notre indépendance face au pouvoir politique et aux forces économiques ; Il a voulu que la beauté et l’audace de cette architecture soient l’étendard d’un Cameroun résolu à maîtriser ses forces pour entrer dans la modernité ; Il a voulu enfin que le Cameroun s’approprie durablement les moyens modernes de transformer et d’anoblir ses principales ressources naturelles : le bois, la pierre, la terre… Par la formation des hommes, s’est opéré ici un véritable transfert de technologie qui est le point de départ d’un programme de développement : “désenclaver les villages
“. »

Tout son séjour dans la capitale ne fut pas un long fleuve tranquille, mais l’homme de Dieu resta focalisé sur sa mission. Dans sa lettre aux prêtres de fin octobre 2002, il disait aussi  «Nous avons promis de garder le célibat au jour de notre ordination, plusieurs avaient déjà femme(s) et enfant(s), d’autres se sont rattrapés. Certains ont même fait des choix délibérés qui contredisent totalement leurs engagements». Mgr Wouking qualifiait ces derniers d’»hypocrites», qui «ont bâti leur sacerdoce sur le mensonge»

Sa lettre était aussi un testament, un dernier vœu d’un homme qui sentait sa mort venir. Deux semaines plus tard en effet, il rendait l’âme le 10 novembre 2002 de suites d’une hémorragie cérébrale peu avant minuit à l’hôpital de Saint-Germain, près de Paris, à l’âge de 72 ans. Sa lettre n’avait fait qu’augmenter le nombre de ses détracteurs au sein de cette congrégation religieuse. Mais l’homme n’en avait cure, il s’était promis de servir les fidèles et Dieu fidèlement, pieusement, sans compromission, ce qui a d’ailleurs fait de lui l’un des leaders de l’église catholique au Cameroun les  plus exemplaires.

Roland TSAPI

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