Figure : Mathieu Njassep, la foi d’un rescapé

Combattant nationaliste de l’Upc, il a miraculeusement échappé à la fusillade sur la place publique grâce à une commutation de peine. Il reste convaincu que toute la vérité n’a pas été dite au camerounais et rêve toujours des lendemains meilleurs

Dans la lutte pour la libération du Cameroun oriental par le colon français, beaucoup de fils du pays sont tombés au champ de bataille, sous les balles ou sous l’effet du poison. Mais il y en a qui ont survécu comme par miracle. C’est le cas de Mathieu Njassep, qui au cours d’un reportage, montrait l’une de ses photos et expliquait  au journaliste Josiane Kouagheu : « C’est le jour de notre procès. Avec les camarades Ernest Ouandié et Raphaël Fotsing que vous voyez sur cette photo, nous avons été condamnés à mort. Eux ont été fusillés, moi, je ne sais toujours pas pourquoi j’ai été épargné. »

Mathieu Njassep est né en 1939 à Yabassi dans le département du Nkam région du Littoral, il mène une enfance rigide dans les montagnes de l’Ouest, sans éducation particulière. Après avoir perdu son père et sa mère, Mathieu Njassep doit se forger un destin seul. De son propre récit retranscrit dans plusieurs écrits, il est facilement enrôlé autour de la vingtaine d’âge dans l’Union des populations du Cameroun et servait alors de coursier, bénéficiant de la vigueur de son jeune âge qui lui permettait de parcourir des longues distances dans les forêts et les montagnes pour transmettre des courriers qu’il fallait remettre en main propre. Après les émeutes de 1955, quand l’Upc est interdit et ses dirigeants contraints à la clandestinité, il rejoint la branche armée qui se constitue, dénommée « Armée de libération nationale du Kamerun (ALNK). Ses camarades de combat l’appellent alors Ben Bella, le comparant au nationaliste algérien Ahmed Ben Bella. Leurs actions en brousse inquiètent le régime Ahidjo qui veut à tout prix pacifier le pays, et à cet effet il fait appel à la France.  « En juin 1960, le président Ahidjo a demandé le renfort de la France. On était bombardés du ciel et combattus au sol. Les Français nous ont largué du napalm. Ça brûlait », racontait-il encore à la journaliste. Il a survécu à toutes ces traques dans la brousse, quand les villages étaient vidés, les populations regroupées dans des camps de concentration et les forêts pulvérisées.

Il se souvient : « Chaque jour, on était battus, plusieurs fois jusqu’au sang. On nous torturait au courant électrique qui était appliqué sur les parties sensibles comme le sexe. On était enchaîné tout le temps, affamés. » Le 5 janvier 1971, à l’issue d’un procès expéditif, il est condamné à mort, au même moment que son patron Ernest Ouandié qui avait été interpelé peu après lui et Raphael Fotsing. Comme il le dit lui-même, il ne sait pas pourquoi sa peine fut par la suite commuée en prison à perpétuité alors que ses camarades de lutte étaient fusillés sur la place publique à Bafoussam le 15 janvier 1971.

« Sauveur » de Ouandie

La traque des nationalistes par le pouvoir ayant des ramifications à l’étranger, le président Félix Roland Moumié est empoisonné en Suisse en novembre 1960. Ernest Ouandié qui lui aussi était en exil, retourne au pays pour tenter de réorganiser la lutte. Il remarque très vite Mathieu Njassep alias Ben Bella et s’attache ses services comme secrétaire particulier dès le 31 juillet 1960. Aux côtés de Ouandié, il joua son rôle de secrétaire au sens étymologique du terme, sa fidélité et sa loyauté étaient au prix de sa vie, garder le secret était une qualité.  Dans une édition du magazine la tribune de l’histoire de Anani Rabier Bindzi, un fonctionnaire de police aux trousses des nationalistes à l’époque, témoigne comment il s’était livré en 1970 à des planteurs qui les poursuivaient dans un champ de cacao à Mbanga, pour protéger son patron « quand les planteurs les aperçoivent, ils prennent la fuite. Njassep Mathieu constate que Ouandié ne court pas vite et doit être arrêté, à cause d’une blessure au pied. Il  ralentit et se laisse dépasser par ce dernier, s’interposant ainsi entre lui et leurs poursuivants, qui l’arrêtentet Ouandie profite pour fuir. Voilà quelqu’un qui pose un acte patriotique pour sauver son patron, les jeunes d’aujourd’hui je ne sais pas s’ils peuvent le faire. Les deux planteurs au lieu de l’amener chez le chef du groupement, le conduisent directement au commissariat spécial de Mbanga. C’est à moi que le commissaire Massondo Jean Martial confie son exploitation. Njassep commence à raconter des choses pour nous embrouiller. Il dit qu’il a laissé con camarade Emile dans son Pc dans la forêt de Bazou, et son camarade Emile là c’est Ouandié. Regardez jusqu’à quel niveau il continuait à protéger son patron. Il voulait nous divertir. En fouillant son sac on retrouve deux chemises de deux infirmiers qui avaient été tués à la clinique Happy à Loum, parmi lesquels le cousin du secrétaire de police Fongang Théophile. Ce dernier gifla Njassep, qui se retourna vers moi et dit : vous voyez commissaire, je vous donne des informations gratuitement et ce monsieur me gifle. Dans ces conditions, je ne parle plus. Il se mura alors dans un silence de carpe. Jusqu’à ce je l’amène chez le chef de service provincial Nlend Ella Emile à Douala où je l’ai laissé. » Et le journaliste de conclure, voilà donc comment on a arrêté Mathieu Njassep, mais on ne savait pas toujours où était Ernest Ouandié par ce qu’il l’a bien protégé.

. (Photo by – / AFP) (Photo by -/AFP via Getty Images)

Résistance et endurance

De Douala, il sera transféré à la Brigade mobile mixte (BMM) à Yaoundé, un redoutable  lieu de torture. Il se souvient : « Chaque jour, on était battus, plusieurs fois jusqu’au sang. On nous torturait au courant électrique qui était appliqué sur les parties sensibles comme le sexe. On était enchaîné tout le temps, affamé. » Le 5 janvier 1971, à l’issue d’un procès expéditif, il est condamné à mort, au même moment que son patron Ernest Ouandié qui avait été interpellé peu après lui et Raphael Fotsing. Comme il le dit lui-même, il ne sait pas pourquoi sa peine fut par la suite commuée en prison à perpétuité alors que ses camarades de lutte étaient fusillés sur la place publique à Bafoussam le 15 janvier 1971. Après 14 ans de prison dans le Nord du pays, loin de sa famille qui le croyait mort, il est libéré en 1985. Depuis lors il s’est installé dans la ville de Douala, où il se bat pour survivre, soutenu par son unique fille et des subsides du parti. La loi de 1991 portant réhabilitation de certaines figures historiques n’a pensé qu’aux morts. Ernest Ouandié, son patron dans la lutte qu’il a protégé, a  été réhabilité mais pas lui. Mais l’homme ne s’en offusque pas, habitué à l’austérité. Il est resté militant de l’Upc dans l’âme, même si sur le plan organisationnel il ne se retrouve plus, le parti ayant plus ou moins été disloqué sur la forme et dans le fond. Il reste convaincu que le Cameroun mérite mieux que ce qui se vit aujourd’hui. A 82 ans, il garde également la foi que la vérité finira par triompher au Cameroun, ce qu’il a laissé transparaître dans le livre témoignage écrit avec Flaubert Nganya un de ses compagnons de lutte et rédigé par Astrid Mack-Kit, avec un titre prophétique : « l’avenir nous donnera raison »

Roland TSAPI

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