Figure : Martin Singap, l’aile radicale du nationalisme

Après l’interdiction de l’Upc, il a été celui à qui les leaders ont confié la responsabilité d’organiser la branche armée pour continuer la lutte. Il a laissé sa vie sur le champ de bataille

La menace atrospective recommence : quelle est cette malchance ? Quel est ce mauvais jour ? Je me trouvais déjà dans un cas de nécessiteux et en dépit de la menace j’essayais de répondre balles contre balles et nous voici dans la troisième embuscade où il n’y eut plus moyen de soulever pieds et son dernier soupir fut la gloire des ennemis. Ces derniers ennemis réussirent à surprendre mon chef d’état-major… Il me lança comme ses dernières paroles : “Au revoir mon fils Confiance et courage” et sa dernière bénédiction dans l’armée fut sa main droite, qu’il souleva en l’air pour bénir les quatre coins d’Afrique où il dit “L’Afrique libre”. » Ce récit anonyme, retrouvé par les soldats de l’armée camerounaise dans un refuge à Bapa en septembre 1961 lors d’une opération de ratissage, écrit sur une feuille de cahier, est celui du garde de corps ou confident de Martin Singap, qui racontait à sa manière les circonstances de la mort de son chef. Felix Roland Moumié et Abel Kingué alors refugiés à Accra, l’avait porté un an plutôt, en 1959 à la tête de l’Armée de libération nationale du Kamerun, la branche armée de l’Union des populations du Cameroun.

Né à Badenkop, un village du département des Hauts Plateaux dans la région de l’Ouest, Martin Singap adhère très tôt à la Jeunesse démocratique du Cameroun, le mouvement des jeunes de l’Upc. Après l’interdiction du parti en 1955 et la traque des leaders qui s’ensuit, il traverse les frontières du Cameroun oriental avec d’autres pour se réfugier à Kumba, zone sous contrôle britannique. Il sert alors comme agent de liaison de part et d’autre de la frontière linguistique. La situation que connaissent les militants du parti, désormais traqués et assassinés, les multiples raids militaires dans des villages soupçonnés d’abriter des rebelles, conduisent le parti à s’organiser pour se défendre, notamment par la création d’une branche armée. En 1957, à la suite du début des massacres en pays bamiléké, Singap met sur pied la SNDK (sinistre de la défense nationale du Kamerun). L’organisation est basée à Kumba et est considérée comme une partie du comité directeur du parti. Mais c’est en avril 1959 que commence la militarisation du parti, par la création du 1er régiment du Moungo, constitué des membres de la jeunesse démocratique du Cameroun à Tombel, dirigée par Kamdem Bernard. Le bureau directeur de l’Upc exilé, mandate alors Martin Singap de créer l’Armée de libération nationale du Kamerun. La décision signée à Accra le 14 juillet 1960 posait les bases d’une organisation militaire unique sous le commandement de  cet homme, à peine âgée de 29 ans.

Ce n’est que plusieurs semaines après l’action qu’ils apprennent l’identité de leur victime, lorsqu’ils découvrent, dans une grotte, le récit détaillé de l’attaque, comme indiqué à l’entame. Ce document, retrouvé dans les archives de Jacques Foccart, épaissit encore le mystère : on y apprend que Singap est mort alors qu’il revenait d’une rencontre à Bamenda, avec Ndeh Ntumazah et alors qu’il avait dépêché son adjoint David Kana (alias « Mallam Défense ») pour aller à la rencontre d’Ernest Ouandié dans son refuge du Mungo. Singap aurait-il été victime d’une maladresse ou d’une indiscrétion ?

Divergences

Mais sur le terrain, les divergences des points de vue sur l’organisation et la conduite des actions militaires se multiplient. Malgré l’existence des décisions du parti confiant la responsabilité à Martin Singap, des commandements rivaux émergent, les dissidences aussi. Dans ce capharnaüm, la position de Singap devient elle-même particulièrement fragile. Ne contrôlant pas tous les groupes qui se revendiquent de l’ALNK, ou du moins de la cause nationaliste, il se démène pour remettre son armée en ordre. Mais les responsables du parti en exil se mettent aussi à lui reprocher son manque de poigne, sa passivité et même son indiscipline, alors qu’il semble s’émanciper du principe fondateur selon lequel les décisions du parti priment celles de l’organisation militaire. Début 1961, Singap ne cesse alors de protester contre le court-circuitage de sa hiérarchie par des combattants ou des ordres venant directement d’Accra ou de Conakry vers ses subordonnés ou ses propres rivaux. En février 1961, dans un courrier au Bureau du Comité Directeur, il s’élève violemment contre de telles pratiques : « Par vos gestes et vos ordres, nous voyons que vous avez juré de désorganiser et de diviser l’armée. […] Envoyez plus d’un million de désorganisateurs, nous sommes prêts à les accueillir conformément au programme 56 en six points et conformément aussi aux lois militaires ou nos engagements en la noble cause “vaincre ou mourir.» C’est dans ce contexte de dissidence larvée et dans cette ambiance de chaos que, quelques semaines après l’arrivée d’Ouandié dans le Mungo, Singap est tué dans son refuge de Bapa, le 8 septembre 1961. Les circonstances exactes de cet événement restent aujourd’hui mystérieuses. Les militaires qui l’ont attaqué ne semblent pas en effet avoir spécifiquement visé le chef de l’état-major général de l’ALNK et disent avoir accroché son groupe « par tout hasard ». Ce n’est que plusieurs semaines après l’action qu’ils apprennent l’identité de leur victime, lorsqu’ils découvrent, dans une grotte, le récit détaillé de l’attaque, comme indiqué à l’entame. Ce document, retrouvé dans les archives de Jacques Foccart, épaissit encore le mystère : on y apprend que Singap est mort alors qu’il revenait d’une rencontre à Bamenda, avec Ndeh Ntumazah et alors qu’il avait dépêché son adjoint David Kana (alias « Mallam Défense ») pour aller à la rencontre d’Ernest Ouandié dans son refuge du Mungo. Singap aurait-il été victime d’une maladresse ou d’une indiscrétion ?

Fin

Ainsi disparaît tragiquement, alors qu’il n’a pas 30 ans, l’un des principaux acteurs de la « résistance kamerunaise » depuis 1957. Et ses ennemis ne peuvent que s’en féliciter. Eux qui, tenus en échec malgré leurs galons et leurs décorations, louaient depuis des années, dans leurs rapports secrets, sa « bravoure », sa « valeur militaire » et son impressionnant « sens de la stratégie ». Les autorités franco-camerounaises, n’ayant appris qu’à posteriori la mort de Singap, n’ont pas eu l’opportunité d’exploiter politiquement cette victoire. « Nous avons perdu le bénéfice de l’effet psychologique que cette mort aurait pu avoir sur la population si le cadavre avait été exposé comme celui de Momo Paul au grand public », déplore en octobre 1961 l’inspecteur général de l’administration pour l’Ouest Enoch Kwayeb.* Un autre héros de l’histoire dont le pouvoir souhaitait utiliser la mort comme arme psychologique contre le peuple.  

* Kamerun, la guerre cachée aux origines de la France Afrique 1948-1971. Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatsitsa

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code