Figure : Martin Rissouk a Moulong ou l’intégrité judiciaire

Entré dans la magistrature sans faire l’Enam, il aura été l’incarnation vivante de la justice qu’il a défendu le long de sa carrière

Ecouter l’éditorial

Cour suprême à Yaoundé, 23 février 2012. Lors de l’audience solennelle de la rentrée judiciaire, le Procureur général près ladite Cour est appelé à faire ses réquisitions par rapport à la justice, comme il est de coutume en pareille circonstance. Martin Rissouk a Moulong, à qui revient cet honneur, saisit l’occasion pour s’exprimer sur le principe de motivation dans le rendu des décisions judiciaires. S’insurgeant contre l’arbitraire qui avait déjà fait son nid dans le système, il interpella avec vigueur les juges, leur demandant de toujours veiller à ce que leurs décisions soient motivées, afin d’éviter de commettre ce qu’il appela alors des «assassinats judiciaires».

Né le 16 mars 1939 à Dang par Bafia, rentre dans le corps de la magistrature en 1965 après ses études universitaires sanctionnées par une licence en droit à l’université de Yaoundé. Il avait juste 26 ans à l’époque. Il est aussitôt promu après son recrutement au poste de président du Tribunal de première instance de Forfouro, actuel Kousseri dans la Région de l’Extrême Nord. Un an après, il est muté à Ebolowa dans la région du Sud. Comme un jeune fonctionnaire que l’on cherche à acclimater avec l’environnement judiciaire dans tous les coins du pays, il passe à peine un an à Ebolowa et est affecté en août 1967 à Dschang dans la région de l’Ouest comme substitut du procureur. Il y passera juste deux ans, et se retrouve à Douala comme procureur de la république cette fois. En 1972 il est une fois de plus muté à Yaoundé, au moment où le Cameroun venait d’abriter la 8eme édition de la coupe d’Afrique des Nations. La défaite des  Lions indomptables avait provoqué le courroux du président Ahmadou Ahidjo qui avait fait interpeller tous les acteurs impliqués dans l’organisation et les avait traduit en justice. Martin Rissouk a Moulong fut chargé de les juger, ce qu’il fit en toute impartialité selon les témoignages. 1975, il est nommé procureur général par intérim à Garoua, capitale de la grande province du Nord à l’époque. Juste 12 mois à ce poste, il est une fois de plus ramené à Douala où il occupe le même poste. En juillet 1977, il repose ses valises à Yaoundé, comme président de la Cour d’Appel du Centre. En 1981, il est encore ramené à Douala, et en 1986, retour de nouveau à la case départ à Yaoundé, cette fois il intègre la Cour suprême où il officie comme conseiller. 4 ans après, le 21 février 1990, il est au sommet de sa carrière, promu Procureur général de la plus haute juridiction après 25 années de carrière, fonction qu’il occupera pendant 24 ans, jusqu’au 18 décembre 2014, date de son départ à la retraite.

Au-dessus de la mêlée

Son départ à la retraite à 75 ans, au lieu de 65 ans réglementaires, est indicateur du caractère exceptionnel de sa carrière, qui a été prolongé de 10 ans par divers décrets du président de la république. 24 ans également comme procureur général près la Cour suprême est un record, pour une fonction aussi délicate. Et à ce poste il a su rester, dénonçant chaque année lors des audiences solennelles de rentrée judiciaire les tares qui minent la justice camerounaise. Dans la pratique professionnelle, Rissouk a Moulong est l’un des rares magistrats hors hiérarchie, qui ont su garder la tête haute tout le long de leurs carrières, dans un corps professionnel constamment cité en tête des plus corrompus dans les rapports nationaux et internationaux. Pourtant, contrairement à ses cadets dont certains, comme le disait en 2014 le premier président de la Cour Suprême Alexis Dipanda Mouelle, « se comportent comme des superman, croyant sortir de la cuisse de Jupiter », il n’est pas passé par l’Ecole nationale de l’administration et de la magistrature pour apprendre à être un bon magistrat, ayant été recruté après sa licence en droit. Fervent défenseur de l’indépendance de la justice vis-à-vis du pouvoir exécutif, il ne se serait jamais laissé influencer. D’après les témoignages, quand il eut la charge de juger les acteurs de l’organisation de la 8eme coupe d’Afrique des nations au Cameroun, il fit son travail en toute impartialité, même comme l’affaire était suivie personnellement par le président de la république qui voulait en découdre avec tous ceux qui jouaient avec l’honneur du pays. Rissouk a Moulong se prononça en faveur de l’élargissement de ceux qui avaient montré patte blanche, et ne retint des charges que quand les faits étaient avérés, sans crainte des représailles du politique, et cela ne l’a pas empêché de faire une carrière réussie, au point de finir Procureur général près  la Cour suprême. Parti en retraite en 2014, il n’aura pu bénéficier que d’à peine 7 ans de repos, même comme pendant ce temps il n’a pas eu de répit, constamment sollicité pour son expérience et sa sagesse. La conjugaison du poids de l’âge et de la maladie a eu raison de lui dans la nuit du 31 mai au 1er juin 2021 au Centre des urgences de Yaoundé.

A l’annonce de sa mort, un des Camerounais qu’il a marqué de son vivant a écrit ces mots « Peut- être anonyme dans le département du Mbam et Kim, Procureur général  Rissouk a Moulong a été de tout cœur avec Ntui où il a eu à apprendre l’ABC, en tant qu’élève,  à l’école publique de Ntui, dirigée par Monsieur Sabal Leco, son directeur. Suite à la création des tribunaux du Mbam et Kim en 2002, le Procureur général Rissouk a Moulong me convoque en 2003 dans son bureau à la Cour Suprême, me demandant de trouver d’urgence des locaux aux magistrats nommés dans ses structures et qui errent sans bureaux ni logements depuis plus de six mois. C’est ainsi que je mets à leur disposition la salle de fêtes de la Commune construite par  Charles Okala, de regretté mémoire, et je loge gratuitement le Président et le Procureur de la République dans mes appartements…Procureur Général Rissouk a Moulong, les services judiciaires du Mbam et Kim fonctionnent sans heurt. Tel a été ton vœu. »

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code