Figure : Marcien Towa et la pensée libre

L’universitaire a soutenu l’idée selon laquelle les vraies valeurs libératrices doivent être développées de l’intérieur, pour impulser une libération totale de l’être humain et partant, d’un peuple

Devenir libre, c’est pouvoir penser et raisonner, ce qui permettrait à l’homme de se soustraire à l’oppression despotique des systèmes qui entravent sa liberté. Et pour pouvoir le faire, il faut déjà croire en soi, qu’on est soi-même une valeur, une compétence capable de créer et de ne pas toujours attendre des autres. Ainsi peut être résumée l’une des idées qui ont constitué la trame des travaux intellectuels de l’un des illustres universitaires camerounais, Marcien Towa.

Né le 5 janvier 1931 à Endama, village non loin d’Obala, Marcien Towa commence les classes à 10 ans à l’école publique du même village. Après son premier diplôme scolaire, il fréquente à partir de 1947 tour à tour le pré-séminaire de Mva’a, le petit séminaire d’Akono et le Grand séminaire d’Otélé jusqu’à 1955, année où il obtient son baccalauréat, pour commencer en février 1957 ses études supérieures en quatrième année à l’École Normale d’Instituteurs de Caen au milieu du deuxième trimestre. Dès le mois d’avril de la même année, il s’inscrit à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Caen avec une autorisation spéciale du Ministre de l’Éducation Nationale en raison du retard, lequel ne l’empêchera pas d’obtenir sa Licence de Philosophie en juin 1959. En 1960, il obtient en juin un Diplôme d’Études Supérieures (DES) avec un mémoire sur Hegel et Bergson, et en octobre  son Certificat de Biologie à Paris. Le 9 septembre 1962, il retourne au Cameroun et est nommé professeur de pédagogie et de philosophie à l’École Normale Supérieure (’ENS) de Yaoundé. Il enseigne dans le même temps à l’École Militaire Inter Armes (EMIA) de Yaoundé. Un an après, une bourse d’étude de l’Unesco l’amène encore hors du pays pour 2 ans. Dès janvier 1966, de retour au Cameroun il reprend ses enseignements à l’ENS, qui intègrent désormais une nouvelle discipline, la littérature négro-africaine, et rejoint plus tard le Département de Philosophie de l’Université Fédérale de Yaoundé en qualité de Chargé d’enseignement. Après une thèse de doctorat de 3e cycle en Philosophie à la Sorbonne sous le titre « Qu’est-ce que la Négritude ?, il est nommé Chef du Département de Philosophie de l’Université de Yaoundé, poste qu’il occupera jusqu’en 1981. Sa carrière dans cette institution l’a amené à occuper pendant 10 mois après son éclatement, le poste de Recteur de la toute nouvelle Université de Yaoundé II à Soa du 29 janvier au 21 octobre 1993. Il a également été le premier maire de la commune d’Elig-Mfomo de 1996 à 2002. Après sa retraite comme universitaire, il est resté sollicité par l’Ecole normale supérieure de Yaoundé, où il a continué à enseigner comme vacataire jusqu’en 2006, alors qu’il avait 75 ans. 8 ans plus tard il a quitté ce monde, le 2 juillet 2014 à Yaoundé des suites de maladie, à l’âge de 83 ans

« … dans notre monde de superpuissances impérialistes, comment prétendre à une autonomie tant soit peu réelle, dans quelque domaine que ce soit, sans acquérir soi-même une puissance suffisante pour résister à toute tentative de subjugation ouverte ou camouflée ? 

Libération

En juillet 1977 déjà, Marcien Towa soutenait une thèse de doctorat d’État en Philosophie, intitulé Identité et Transcendance, dans laquelle il résumait sa pensée sur la libération de l’Africain. Il explique que : « la prolifération des idéologies de l’identité constitue un symptôme d’une crise profonde d’identité », causée elle-même par « le système mondial de domination et d’oppression », piloté depuis l’Occident. C’est en effet, selon lui, la négation répétée de l’identité d’un peuple qui pousse ce dernier à une révolte et à une recherche effrénée d’une identité à opposer victorieusement à l’envahisseur impérialiste occidental. Or comme cette « identité » ne peut pas s’exprimer seulement de manière théorique – à travers l’art, notamment –, il recouvre nécessairement l’affirmation politique de la liberté, car c’est la liberté qui apparaît comme solution au problème concret de l’identité. D’après lui : « les sociétés africaines atteintes par la science d’identité ne peuvent surmonter cette crise qu’en redevenant des centres d’automouvement conscient et de transformation, et donc en liquidant la domination et l’oppression », autrement dit, en redevenant vraiment – c’est-à-dire politiquement – libres. Cette transformation implique un regard nouveau sur soi : qui conduirait à une « égalité approximative », « qui peut seule garantir l’automouvement conscient des peuples en même temps que la liberté dans le choix des traditions ». Le résultat de cette transcendance ne serait pas un enfermement dans l’identité, mais plutôt une prise de conscience de ses limitations qui engendrerait nécessairement une ouverture vers l’autre. Un élément essentiel de ce schéma est la possession de la puissance qui passe par l’unité des dominés, d’où l’idée de panafricanisme. L’Afrique se présente chez Towa comme le prototype des peuples dominés, et dès 1971, il posait la nécessité d’une telle option politique, et se demande, « … dans notre monde de superpuissances impérialistes, comment prétendre à une autonomie tant soit peu réelle, dans quelque domaine que ce soit, sans acquérir soi-même une puissance suffisante pour résister à toute tentative de subjugation ouverte ou camouflée ? »Pour lui, l’urgence est pour l’Afrique, de « mettre sur pied une unité politique aux dimensions de notre temps » laquelle réalisera « notre projet : une Afrique libre dans un monde libéré. » Marcien Towa a essayé toute sa vie d’expliquer à l’homme en général et à l’homme noir en particulier, que personne n’est supérieur lui, et que la colonisation n’est pas une fatalité ou le seul moyen par lequel il pouvait sortir de l’obscurité, comme l’ont fait croire les impérialistes. Il n’était plus seulement philosophe, il s’était appuyé sur la philosophie pour mener à sa manière le combat pour la libération de l’Africain.  

Roland TSAPI 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code