Figure : Luc Ayang, le prix de la discrétion

Inexistant sur la place publique, il est depuis 38 ans la 4eme personnalité de l’Etat, à la tête du Conseil économique et social

Presqu’inconnu, il est pourtant depuis 38 ans la 4eme personnalité du Cameroun, de par la fonction de président du Conseil économique et social qu’il occupe depuis 1984. Luc Ayang, puisqu’il s’agit de lui, confiait en 2013 à un proche cité par les journalistes Aimé Robert Bihina et Eric Benjamin Lamere « où avez-vous déjà vu un émissaire dans nos chefferies, se placer au milieu de la cour pour rendre compte d’une mission aux notables et aux sujets au lieu d’aller soumettre l’exclusivité de son rapport au chef à huis clos ? ». Il justifiait ainsi la discrétion dont il fait montre, là où d’autres seraient aux avant-postes, rappelant de ce fait qu’il rend compte au président de la République qui l’a nommé.

A 36 ans, Ayang Luc, l’enfant de Doukoula est nommé Premier ministre le 22 août 1983. Il sera parmi les fidèles qui mènent la campagne électorale pour Paul Biya, qui avait écourté le mandat hérité d’Ahmadou Ahidjo pour organiser l’élection présidentielle le 14 janvier 1984.

Parcours

Ayang Luc vit le jour d’après les documents officiels en 1947, à Doukoula dans l’arrondissement de Kar-Kay, département du Mayo-Danay, région de l’Extrême-Nord. Après des études primaires et secondaires à Doukoula et à Ngaoundéré, il obtient son baccalauréat au Collège Mazenod en 1968, à l’âge de 21 ans. Il prend alors le chemin de la capitale politique pour les études supérieures. A l’université de Yaoundé, il s’inscrit à la Faculté de droit et sciences économiques, devenue plus tard, à la faveur de la réforme universitaire deux facultés distinctes, la Faculté des sciences juridiques et politiques et la Faculté des sciences économiques et de gestion. A cette époque, le cycle de  licence durait 4 ans, temps que le jeune Ayang Luc met pour obtenir son diplôme de licence en droit et sciences économiques. Les portes de l’Ecole nationale d’administration et de magistrature Enam lui sont grandement ouvertes avec ce niveau d’études, dans une école où de moins diplômés que lui avaient déjà accès. Deux ans après, en 1974, Ayang Luc est désormais administrateur civil.  Avec un niveau aussi élevé à l’époque, Ahmadou Ahidjo ne veut pas le tenir éloigné, alors que le pays a besoin des intelligences économiques pour relever le défi de la croissance. A la sortie de l’école, il est nommé en mars 1975 chef de service de la législation et de la réglementation à la division des Affaires administratives et juridiques au Secrétariat général de la présidence de la République. Un an plus tard, en septembre 1976, il est envoyé à Ngaoundéré comme premier adjoint préfectoral. Mais Ahidjo ne le laissera pas continuer sa carrière dans le commandement préfectoral. Son départ à Ngaoundéré était une sorte de recul pour mieux sauter. Deux ans après, le 02 mai 1978, il rebondit à Yaoundé où il lui est confié le portefeuille du ministère de l’Elevage, des pêches et des industries animales. Ayang Luc est alors âgé de 31 ans. C’est à ce poste qu’Ahidjo le laisse le 4 novembre 1982 quand il décide de démissionner de ses fonctions de président de la république. Le ministre Ayang  reste cependant dans les bonnes grâces du nouveau président Paul Biya, qui le préfère pour le remplacer à la primature, brièvement occupée par Bello Bouba Maïgari quand il prenait les rênes. A 36 ans, Ayang Luc, l’enfant de Doukoula est nommé Premier ministre le 22 août 1983. Il sera parmi les fidèles qui mènent la campagne électorale pour Paul Biya, qui avait écourté le mandat hérité d’Ahmadou Ahidjo pour organiser l’élection présidentielle le 14 janvier 1984. Au sortir de ces élections, à la faveur de la formation d’un nouveau gouvernement, il cède son poste le 25 janvier de la même année, pour s’installer au Conseil économique et social. Ayant sans doute beaucoup d’estime pour lui, Paul Biya a préféré l’éloigner des postes éphémères de ministre pour faire de lui la 4ème personnalité du pays, à un poste où on ira difficilement le chercher et qui l’expose moins à des critiques.

Connu ou pas, Ayang Luc semble avoir compris et intégré le vieux proverbe africain, qui dit que celui qui veut vivre longtemps vit caché. La preuve, grâce à sa discrétion, il est parmi les personnalités protocolaires de l’Etat, celui qui est resté le plus longtemps possible à son poste, sans faire les efforts réguliers de se faire réélire, comme c’est le cas pour la présidence de la république ou les chambres du Parlement. De quoi se dire que l’efficacité tient aussi de la discrétion. A 75 ans, Ayang Luc tend encore à la prouver.

Discrétion ou transparence

Si l’institution confiée à Ayang Luc est peu connue, elle n’en est pas moins importante. Institué par l’article 54 de la Constitution, il a fait l’objet en date du 12 juillet 2017, de la promulgation de  la loi n° 17-9  par le président de la république, fixant les attributions, l’organisation et le fonctionnement du Conseil économique et social.  En substance, il a pour mission de conseiller le pouvoir exécutif dans le domaine économique, social, culturel et environnemental. En outre, il est chargé d’émettre des avis concernant les projets de loi, ordonnance ou de décret sur demande du Président de la République. Ces avis s’étendent également lorsqu’il surgit des difficultés sur les questions relatives à la compétence du Président de la République. Le Gouvernement recourt aussi au Conseil pour mener des enquêtes pour la mise sur pied des plans de développement et sur l’évolution de la conjoncture en proposant des mesures susceptibles d’améliorer la production et la consommation. Depuis 1974 le Conseil a eu deux présidents, Félix Sabal Leco pendant 10 ans de 1974 à 1984, et depuis 1984 Ayang Luc. Ce dernier a fait de la discrétion son mode de fonctionnement, ce qui est confondu à tort ou à raison à de l’inefficacité. Les deux journalistes de la Crtv, Aimé Robert Bihina et Eric Benjamin Lamere qui lui ont consacré un article en 2013 publié dans le site camerlex, confirment la discrétion de l’homme dont les traces sont invisibles même dans les archives du média d’’Etat : « Même l’auditeur le plus assidu de toutes les chaînes de radio diffusées au Cameroun aura tout le mal du monde à reconnaître son timbre vocal. On a beau tourner tous les sens, farfouiller les archives sonores des personnalités du premier ban et même de l’arrière ban de la scène politique au Cameroun, les empreintes d’Ayang Luc sont rarissimes. Et ce n’est sûrement pas les occasions de se faire entendre qui auront manqué à cet ancien membre du conseil du gouvernement, cet ex-premier ministre et inamovible président du Conseil économique social. » Connu ou pas, Ayang Luc semble avoir compris et intégré le vieux proverbe africain, qui dit que celui qui veut vivre longtemps vit caché. La preuve, grâce à sa discrétion, il est parmi les personnalités protocolaires de l’Etat, celui qui est resté le plus longtemps possible à son poste, sans faire les efforts réguliers de se faire réélire, comme c’est le cas pour la présidence de la république ou les chambres du Parlement. De quoi se dire que l’efficacité tient aussi de la discrétion. A 75 ans, Ayang Luc tend encore à la prouver.

Roland TSAPI

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