Figure : Lottin à Samè le pasteur de l’inculturation

Pour lui, l’évangile devait permettre à l’Africain de mieux affirmer sa culture te non de l’aliéner. Il a laissé une marque indélébile sur l’église baptiste du Cameroun  

Intégrer les valeurs africaines dans l’enseignement de la bible, éviter que la culture locale ne soit absorbée par les idéologies religieuses venues d’ailleurs, c’est ce qui a été la particularité du pasteur Lottin à Samè, plus connu comme celui qui a donné de la renommée à l’édifice  qui se dresse au centre-ville d’Akwa à Douala, en face de la Salle des fêtes, l’Eglise baptiste du Cameroun.  Trois dates au moins ressortent des écrits comme étant celles de la naissance d’Adolph Lottin à Samè, devenue avec le français  Lotin Same : le 8 octobre 1881, le 9 octobre 1881 et le 16 octobre 1882. Des tâtonnements compréhensibles pour une époque où les services d’état civil n’étaient pas encore modernisés. Ces écrits sont au moins unanimes sur son lieu de naissance, Bonamouti-Bonakou, un quartier de Douala. D’après un récit du diacre Toto Same Charles, il fut baptisé par son cousin, le pasteur J.-D. Mouyombon, et son ordination comme pasteur  eu lieu le 12 janvier 1908 par le missionnaire Charles Bender. Il avait alors 26 ou 27 ans selon l’âge considéré de la naissance. Lottin à Samè appartenait à la Native baptiste church, fondée par Alfred Saker depuis 1845. Ce courant religieux a ses origines dans un mouvement commencé par les Anglais John Smyth et Thomas Helwys. En 1886, après la signature du traité entre les Allemands et les Duala, les autorités allemandes expulsent la Mission Baptiste et transfèrent son travail à la Mission de Bâle. La congrégation locale de la Native Baptist Church, dirigée par le Révérend Joshua Dibundu Dibue, proteste vigoureusement pour son autodétermination. La Native Baptist Church est officiellement fondée à Douala en 1888. C’est dans ce contexte conflictuel avec l’administration que Lottin à Samè doit prêcher dès son ordination. Il fut d’ailleurs poursuivi par les occupants allemands et dû se réfugier avec le Roi Rudolf Manga Bell à Baréhock sous la protection du Roi du Moungo Ekandjoum Joseph.

Mais ces difficultés firent plutôt ressortir en lui l’essence même du Noir, la fertilité de l’esprit en temps de souffrance. C’est dans cette douleur  qu’il eut l’inspiration de composer plusieurs centaines de cantiques à la « negro spiritual », qu’il intitula Esew’a Bosangi, une compilation de plus de 400 chansons aujourd’hui reprises par des centaines de chorales à travers le pays et même dans le monde.

Combat

Après la guerre 1914-1918, connue comme la première guerre mondiale, il eut la lourde mission de diriger l’église locale après le départ des missionnaires, jusqu’à l’arrivée de nouveaux. Le 17 mai 1921, un vote unanime proclame Lotin à Same président de la Native baptiste church, et il continue la lutte pour l’indépendance de l’église locale. La Congrégation des Missions Baptistes européenne ne voit pas cela d’un bon œil. Le pasteur est combattu,  le missionnaire Charles Maître proclama son excommunication de l’église, la décision fut rendue officielle malgré une vive opposition des fidèles qui avaient bien vu là une manœuvre pour écarter un pasteur adulé et aimé de l’Eglise baptiste.  Les temples sont scellés et Lottin à Same obligé d’évoluer en clandestinité. D’après le récit de Toto Same Charles, outre ces mesures vexatoires, Lottin à Same est assigné à résidence surveillée dès 1922. Il n’avait même pas le droit de se rendre à Bonabéri sans laissez-passer. Mais ces difficultés firent plutôt ressortir en lui l’essence même du Noir, la fertilité de l’esprit en temps de souffrance. C’est dans cette douleur  qu’il eut l’inspiration de composer plusieurs centaines de cantiques à la « negro spiritual », qu’il intitula Esew’a Bosangi, une compilation de plus de 400 chansons aujourd’hui reprises par des centaines de chorales à travers le pays et même dans le monde. Son œuvre musicale est présentée comme un véritable cri de révolte de l’homme noir en quête de libération. Avec ces chansons, il gagna progressivement le cœur des populations, ses chanteurs vinrent de tous les quartiers de Douala et de toutes les religions, sans distinction. Les familles éprouvées par des deuils prirent l’habitude de l’inviter en vue d’organiser des veillées funèbres, où il faisait des prêches de plein air, agrémentés par ses chants d’une profonde consolation.

Le pasteur apporta alors des réformes profondes à l’église dans la sens de l’inculturation, allant jusqu’à interdire l’utilisation des instruments modernes dans la chorale, au profit des instruments traditionnels.

Contextualisation de l’évangile

A partir de 1930, la Native baptiste church pouvait déjà tenir ses cultes sous les manguiers, les kolatiers, et dans des lieux retirés, et finit par gagner son procès en 1932 pour reprendre ses activités en toute légalité. Cette autorisation fut inaugurée au Temple baptiste de Bonalembe, sous la présidence du missionnaire Jean Russillon. Le 11 février 1933, une conférence de la Native Baptiste Church rénovée, après un nouveau vote unanime, conféra à Lottin à Same les pouvoirs de président, pouvoirs sanctionnés par une décision du Chef de Région Jean Michel  le 08 septembre 1933. Ce dernier qui l’avait combattu par le passé à cause de ses idées nationalistes, finit par devenir son ami et lui avoua un jour « Lottin à Same, vous êtes l’unique homme que j’ai vu dans ce pays ! » Le pasteur apporta alors des réformes profondes à l’église dans la sens de l’inculturation, allant jusqu’à interdire l’utilisation des instruments modernes dans la chorale, au profit des instruments traditionnels. Le témoignage de Same Charles fait savoir qu’il  profita de son rapprochement pour aider  l’administration à l’élaboration d’un ouvrage traitant sur la coutume Douala, qui fut d’une grande utilité pour les magistrats, Chefs de Régions et de Subdivisions. Ce petit recueil existe à ce jour au Parquet de Douala et dans d’autres archives de l’Etat du Cameroun. Au plan social, il n’épargne pas ses conseils aux fidèles de son Eglise en lesquels il développe le goût du travail, leur faisant comprendre qu’aucun métier n’était humiliant. Mais l’ennemi ne dort jamais. Ses adversaires profitent de l’état de guerre 1939-1945, la deuxième guerre mondiale, pour l’envoyer finalement en prison en décembre 1940, et après une détention de six mois, il est remis en liberté en juillet 1941. Désormais surnommé le vase de Dieu, il restera lui-même dans la suite de ses œuvres, se remet au travail avec la même constance et le même désintéressement.  Il est mort  le 29 décembre 1946 à Edéa à la suite d’une opération. Après lui, la native Baptiste Church prendra le nom de Eglise baptiste du Cameroun (EBC), et dans ses différents temples, les chansons de Lottin à Same continuent de donner de l’envolée angélique aux célébrations, pendant que des initiatives se multiplient pour pérenniser l’œuvre de Lotin à Same. Des œuvres que son fils Eboa Lottin a d’ailleurs à sa manière, essayé de rendre immortels

Roland TSAPI

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