Figure : Léonard Bouli, 1er Secrétaire général de l’Upc

Presque inconnu des annales de l’histoire politique, il a été le premier à prendre sur lui de légaliser l’Union des populations du Cameroun pour revendiquer une justice pour le peuple camerounais, parti qui par la suite a été et est encore le symbole de la lutte pour l’indépendance véritable du Cameroun

Il est très  peu cité dans les annales de l’histoire politique et de la lutte des indépendances au Cameroun, il a pourtant eu le courage en 1948, dans un contexte extrêmement risqué, d’accepter de porter la responsabilité d’être le premier Secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun, bien conscient que cela pouvait lui coûter la vie. Mais la cause juste pour un peuple libre et épanoui comptait plus pour lui. Il s’agit de Leonard Bouli. Les documents consultés jusqu’ici ne donnent pas assez de détail sur l’homme, où il est né, son parcours scolaire, et même s’il est encore en vie ou pas. Le peu que l’on sache de lui c’est que Bouli Léonard était en 1948 commis des Services civils et financiers à Douala, et  président de l’association des Betis dans cette ville.  

Le seul élément qui permet de mieux apprécier le personnage  est le contexte de l’époque, retracé dans le livre Kamerun, une guerre cachée aux origines de la France Afrique. Sur le territoire camerounais en cette année, les mouvements qui remettent en question l’ordre colonial sont en ébullition, les premiers syndicats sont en voie de structuration, essentiellement à Douala. Ces mouvements initiés par quelques communistes français sont vite pris en main par des Camerounais. Depuis les rapatriements forcés de Maurice Soulier en avril 1946 et de Gaston Donnat un an plus tard, c’est Ruben Um Nyobè qui prend la tête de l’Union des syndicats confédérés du Cameroun (USCC). Le mouvement syndical camerounais se cherche un débouché politique capable de dépasser l’Unicafra, dont la complaisance à l’égard de la France irrite les militants plus critiques. Ce conflit latent explose lors du congrès de l’Unicafra à Douala, du 30 mars au 6 avril 1947. Les syndicalistes mettent en minorité les « modérés » encouragés par l’administration (Jacques Kuoh Moukouri, Charles Okala, Paul Soppo Priso) et en profitent pour lancer le Rassemblement camerounais (RACAM). Pour la première fois dans le pays, des « indigènes » lancent officiellement un mouvement politique en rupture avec le pouvoir français – même s’il ne s’agit pas, bien sûr, du premier mouvement de résistance à la domination coloniale…Mais incapable de surmonter l’opposition efficace de l’administration, qui menace ses militants de poursuites, le RACAM est dès le départ perçu comme un mouvement de transition. Il est donc question de créer un mouvement politique de masse, comme le suggère Gaston Donat, quoique hors du territoire. C’est dans ce contexte  que l’Union des populations du Cameroun » (UPC) est créé  discrètement par 12 intellectuels et syndicalistes, tous camerounais, le 10 avril 1948 au café Sierra dans le quartier bassa de Douala. il s’agit de Jacques Ngom, Charles Assalé, Guillaume Hondt, Joseph Raymond Etoundi, Léopold Moumé Etia, Georges Yémi, Théodore Ngosso, Guillaume Bagal, Léonard Bouli, Emmanuel Yap, Jacques-Réné Bidoum, H-R Manga Mado. Aucun procès-verbal de la rencontre n’est dressé, par prudence. Mais avant de se séparer, les 12 dotent le parti d’un bureau provisoire, dirigé par Leonard Bouli comme Secrétaire général, le tout premier de l’Upc.

Léonard Bouli su lever le pied et passer le relais, sans se sentir obligé de créer une autre faction de l’Upc, et mieux, sans vouloir confondre le parti à lui-même, comme la vague des chefs politiques apparus sur la scène depuis 1990, et qui y sont toujours, 32 ans après !

Entraves

Dès sa naissance, l’UPC se heurte à l’opposition farouche de l’administration. Sans explication, celle-ci rechigne à valider les statuts déposés le 14 mai. Le nouveau Haut-Commissaire René Hoffherr, qui a succédé à Robert Delavignette en avril 1947 (après l’intérim de Robert Casimir), n’accepte d’en prendre acte que le 9 juin 1948 et uniquement sous la pression exercée, depuis Paris, par Gabriel d’Arboussier, secrétaire général du RDA. Cette reconnaissance « ne signifie pas approbation », prend soin de préciser le Haut-Commissaire, dont le télégramme adressé à l’UPC se conclut sur un avertissement : « Agissements ultérieurs de cette association restent pleinement responsables devant tribunaux. » Comme pour le RDA, auquel l’UPC s’affilie dès sa naissance, l’administration est prompte à déceler la main de Moscou derrière le nouveau mouvement nationaliste. En dépit des apparences, l’UPC n’est pourtant pas le parti marxiste dirigé par Paris et Moscou que l’on s’est plu à décrire dans les milieux colonialistes. Elle est certes animée par des syndicalistes formés par des communistes, mais son implantation profonde et rapide s’explique plutôt par ses alliances avec certaines structures sociales traditionnelles en certains endroits au Cameroun. De plus, ses maigres ressources financières proviennent quasi exclusivement des cotisations de ses adhérents. En réalité, les Français, très présents aux origines du mouvement, s’effacent très vite.

Seul contre tous

Toutes ces adversités qui jonchent la naissance d’un parti politique, les intimidations et menaces, les pressions de toute part et même de la famille, c’est Léonard Bouli qui les a endossées pour le compte de l’Union des populations du Cameroun. Ce contexte hostile, on l’a revécu au Cameroun en mai 1990 quand le Social democratic front forçait la main du pouvoir pour exister. Le courage de John Fru Ndi d’être le porte-parole d’un parti dans un contexte où les militaires attendaient dans la rue pour tirer, et prendre les devants d’une marche de lancement à Liberty Square, est comparable à ce qu’avait fait Léonard Bouli en 1948, le courage d’être seul contre tous, et surtout de poser les balises d’un mouvement qui par la suite dictera tout l’agenda politique du pays pendant un quart de siècle au moins. En novembre 1948, Léonard Bouli fut remplacé par Ruben Um Nyobè au poste de secrétaire général.  Après avoir fait le plus dur, à savoir faire accepter le parti par l’administration et les populations, il fallait désormais passer à l’étape de la consolidation des acquis. Um Nyobé faisait l’unanimité à ce poste, tant au sein du parti que du côté de l’administration coloniale qui le redoutait. Léonard Bouli su lever le pied et passer le relais, sans se sentir obligé de créer une autre faction de l’Upc, et mieux, sans vouloir confondre le parti à lui-même, comme la vague des chefs politiques apparus sur la scène depuis 1990, et qui y sont toujours, 32 ans après !

Roland TSAPI

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