Figure : Laurence Eteki Maladi et le combat pour l’aspect genre

Presqu’inconnue, a impulsé le mouvement de revendication des droits de la femme, réduite par le colon aux travaux domestiques dans les années 40

L’histoire du Cameroun, celle circonscrite à la période de la lutte pour l’indépendance, fait très peu cas des femmes. Aucune femme non plus ne fait partie du premier gouvernement formé par Ahmadou Ahidjo en 1961 après l’indépendance du Cameroun oriental. Il a pourtant existé des femmes qui ont très tôt pris les devants pour mener certains combats en faveur de la gente féminine réduite le plus souvent à évoluer dans l’espace domestique. La pionnière, jusqu’ici relevée par  les historiens comme Leonard Sah et Meredith Terretta, s’appelle Laurence Dieng Eteki Maladi. Il faut déjà relever avec Rose Ndengue, dans un article intitulé « Mobilisations féminines au Cameroun français dans les années 1940-1950 : l’ordre du genre et l’ordre colonial fissurés », publiée dans la revue Le Mouvement social numéro 255 en 2016,  qu’en 1945, quand la France prend effectivement possession du Cameroun oriental, la femme n’a pas droit au vote dans les faits. L’accès au droit de vote est en effet soumis à des conditions professionnelles et statutaires précises et un double collège est instauré. Le premier, composé de citoyens français, vote dans les mêmes conditions qu’en métropole, tandis qu’au sein du second, le droit de suffrage des citoyennes et citoyens dit « de statut personnel » est soumis au respect de conditions particulières. Les femmes sont exclues sur toute la ligne. Cette conception de la citoyenneté électorale suscite des mécontentements, parmi les Camerounaises lettrées  notamment. Encouragées par des dispositions offrant une relative libéralisation de la vie sociale et politique, à l’instar de l’extension de la loi sur la liberté d’association, cette minorité de femmes instruites essaye de s’organiser au sein d’organisations féminines visant à mobiliser toutes les femmes pour la défense de leurs intérêts, améliorer leur condition socio-économique et faciliter leur accès aux institutions politiques et administratives.

Avant la loi de mai 1951 accordant le droit de vote aux mères de deux enfants, la quasi-totalité des Camerounaises est donc privée du droit de vote octroyé en 1945

Droit de vote

C’est dans ce contexte qu’en  1946, Laurence Dieng Eteki Maladi, sage-femme de formation, ouvre la première clinique privée du Cameroun à Douala et crée l’Association des femmes camerounaises (Assofecam). Qui était Laurence Eteki Maladi ? Pas assez d’informations sur elles sont disponibles dans les archives, et beaucoup de chercheurs se sont confrontés à cette difficulté. L’espoir reste que ses descendants ou proches puissent fournir des témoignages pour véritablement bâtir sa biographie et l’inscrire dans le panthéon de l’histoire. En attendant, son œuvre parle pour elle. Militant pour « l’émancipation de la femme camerounaise », Laurence Eteki Maladi avec l’Assofecam réclamait une levée des restrictions à l’exercice du droit de vote des femmes. Pour elle et son association, le dispositif légal de l’époque était complètement contre le développement de la femme et sa participation à la vie socio-politique. Elle dénonce alors le suffrage capacitaire, conçu comme un privilège lié au « mérite » des individus mais également à leur sexe,  bien que cette dimension ne figure pas explicitement dans les textes législatifs de 1946. Considérés comme les personnes les plus représentatives des populations autochtones, les capacitaires, souvent des auxiliaires de l’administration ou des notables, sont majoritairement des hommes. Avant la loi de mai 1951 accordant le droit de vote aux mères de deux enfants, la quasi-totalité des Camerounaises est donc privée du droit de vote octroyé en 1945. Leur faible taux de scolarisation ainsi que les représentations de genre qui sous-tendent l’instruction des filles freinent l’accès des femmes à des postes d’auxiliaires, sans compter que les autorités coloniales peinent à considérer les Africaines comme des citoyennes. Selon ces colons, l’accès au suffrage doit être limité aux Africaines « exceptionnellement évoluées. Pour l’infime minorité de femmes concernées, cela suppose de remplir deux conditions : il faut, d’une part, avoir accédé à l’instruction et adopté des codes et goûts identifiés comme « occidentaux », d’autre part, être titulaire d’un emploi d’auxiliaire de l’administration, ce qui reste exceptionnel, car les femmes restent réduites aux travaux domestiques. Rose Ndengue relève qu’en 1946 par exemple, dans un courrier adressé au gouverneur du Cameroun, le ministre de la France d’outre-mer exhorte l’administration coloniale locale à ne pas donner aux « indigènes » l’impression qu’elle encourage le travail des femmes : face à la pénurie de personnel on ne peut ni « confier certains postes à des femmes européennes », parce qu’elles recevraient un traitement plus avantageux que celui des fonctionnaires autochtones, ni employer les femmes ou les filles de ces derniers pour « améliorer la situation du chef de famille. Ainsi, tout en offrant des perspectives nouvelles à une poignée de femmes en leur réservant l’accès à certains métiers (sages-femmes, infirmières ou encore institutrices), les autorités coloniales renforcent l’image d’un champ d’action féminin principalement orienté vers la sphère domestique.

Interdiction

Naturellement, le combat de Laurence Eteki Maladi dérangeait l’establishment. l’Assofecam selon Rose Ndengue « remet en cause les représentations coloniales sur le rôle des Africaines. Elle met à mal l’entreprise coloniale de hiérarchisation des populations en revendiquant l’égale capacité civique de toutes les femmes et incite les lettrées à dépasser les normes sociales orientées vers des valeurs domestiques qu’elles ont intégrées. Perçue comme subversive, l’association est rapidement interdite par l’administration coloniale» Cette interdiction se situerait en 1952. L’administration coloniale a étouffée l’association, mais pas son combat qui avait déjà pris corps et qui a été repris par d’autres organisations, et progressivement l’espace a été créé pour la femme, qui en 2022 n’a pas seulement le droit de vote, mais aspire à contrôler le Parlement et même l’exécutif. Le mérite d’avoir essayé revient bien à Laurence Eteki Maladi, à qui toutes les associations féministes devraient constamment rendre hommage, pour la protection  du patrimoine historique.

Roland TSAPI

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