Figure : Lapiro de Mbanga, ambassadeur des sans voix

Il s’est donné pour mission de défendre les intérêts de la basse classe, marginalisée dans les politiques publiques et utilisée au besoin à des fins politiciennes. Incompris et combattu, il est mort en exil et a décidé que son corps ne retourne pas dans la terre de ses ancêtres.

écouter l’éditorial

 « Une autre raison a motivé ma venue à ce forum des libertés d’Oslo, c’est celle de venir lancer un cri de cœur de l’homme de la rue camerounais qui est une alerte que j’ai intitulée « Sos droits de l’homme et liberté en péril au Cameroun. » Le Cameroun est de mon point de vue un mont volcanique en ébullition dont l’irruption sera incontrôlable si rien n’est fait d’ici là. Pour cela je me dois de dénoncer de toutes mes forces la manière dont le pouvoir en place au Cameroun depuis 1982 foule au sol les droits les plus élémentaires des populations afin que la communauté internationale n’en ignore. Etant moi-même une victime de ce système, je suis ici en tant qu’ambassadeur des millions des sans voix de mon pays, et aussi la voix de ceux qui croupissent sans aucune dignité humaine dans les prisons infectes et surpeuplées camerounaise. » C’était en 2013 que ces mots était prononcés par Lapiro de Mbanga, à la tribune de la 5eme conférence du Forum de la liberté à Oslo en Norvège. Une conférence organisée chaque année depuis 2009, rassemblant des personnalités notables, des anciens chefs d’Etats, des lauréats des prix Nobel et des prisonniers d’opinion pour échanger sur les droits de l’homme et exposer les dictatures. La présence de cet artiste camerounais à un tel forum n’était pas le fruit du hasard, c’est qu’il était devenu un de ces prisonniers d’opinion contraint de se réfugier à l’extérieur et d’exploiter les tribunes internationales pour s’exprimer.

Lambo Pierre Roger de son vrai nom est né le 7 avril 1957 à Mbanga. Son parcours scolaire presqu’inconnu, il fait partie de ces hommes qui forgent leur propre destin et prennent leurs difficiles  conditions de vie non pas comme des obstacles, mais comme des opportunités pour se mettre à l’école de la vie. Il s’était en plus donné une mission, celle de dénoncer les injustices de la société, et un moyen, la musique. Il commence sa carrière au Nigéria dans les années 80 sous le nom de Pastor Sanjo Lapiro et de retour au Cameroun, il adopte le nom de scène Lapiro de Mbanga, qui résume son identité et sa ville de provenance. Fin observateur de la société, il est frappé d’abord par l’hypocrisie et la recherche de l’intérêt qui ont pris le pas sur la solidarité humaine et sur l’amour, ce qui lui inspire l’album intitulé « No money no love » en 1985. Il prend ensuite parti dans ses chansons pour la basse classe de la société, les enfants de la rue, la jeunesse désœuvrée obligée de se battre avec des petits métiers pour survivre. Il les rallie d’ailleurs complètement à sa cause, en choisissant de parler leur langage de la rue, notamment le pidgin et un mélange du français et de l’anglais, panaché à la langue Duala, le tout formant ce qu’il appelle le « Mboko talk ».

Défenseur de la cause des faibles

Artiste ainsi engagé, il gagne en 1989 le cœur des vendeurs à la sauvette qui peuplent les rues des villes camerounaises, avec la sortie de la chanson « Mimba we » qui veut dire « pensez à nous ». Cette année-là, le délégué du gouvernement auprès de la communauté urbaine de Yaoundé Emah Basile avait décidé de déguerpir les sauveteurs de la ville pour libérer les emprises des voies publiques. Dans la chanson, Lapiro de Mbanga prend fait et cause pour ces derniers et défend cette activité qui d’après lui empêche de voler et de se retrouver en prison : « La sauvette c’est un emploi où il n’y a pas de compression de personnel, pas de retraite anticipée, pas de concours, un métier pour lequel  on ne demande pas le diplôme et 5 ans d’expérience. Nous qui n’avons pas eu la chance d’aller à Ngoa Ekelle, c’est dans la sauvette que nous trouvons notre pain quotidien. À cette heure d’austérité, où est notre espoir ?  J’avais  pensé que c’est en ce moment que chacun doit s’appliquer dans son secteur pour que l’on jugule cette crise économique qui a mis tout le monde à genoux. L’intégration nationale qu’est-ce que c’est, c’est qu’on doit pourchasser certaines franges de la population, ou que tout le monde doit mettre la main, afin d’aider notre leader à Etoudi à travailler. Et maintenant, même si vous avez le baccalauréat ou la licence, où allez-vous trouver de l’emploi

Combat pour une société juste

Le vent d’Est qui secoue l’Afrique et le Cameroun dans les années 90 à la recherche de la démocratie le trouve quand il a une forte popularité, ce qui fait de lui l’un des leaders incontestés d’opinion, très actif dans les manifestations de rue, pendant lesquelles il prend volontiers la parole pour haranguer les foules et appeler à la démocratie. Les répressions que subissent les populations, les attitudes équivoques et de traîtrise de certains leaders de l’opposition lui inspirent la chanson «Na wou go pay » sortie en 1992. Il se demande qui va payer le prix de la démocratie, détournée par des bureaucrates au détriment du peuple, utilisée abusivement et contre toute attente par des vendeurs d’illusion pour tuer : « les égoïste et les fascistes ont tout saccagé pour assouvir leurs instincts, les aventuriers ont profité pour envoyer les laissés-pour-compte dans la rue, en prenant soins de mettre leurs enfants à l’abri à l’étranger. S’il est vrai qu’on ne fait pas des omelettes sans casser les œufs, demande-t-on souvent l’avis de ces œufs. Nous avons besoin de la démocratie, la vraie, celle qui nous permet de fermer le fossé des inégalités, et non celle-là qui mal gérée, fait plus de ravages qu’une épidémie de dysenterie aiguë. »

Pendant un moment il disparaîtra de la scène. L’opinion le soupçonne d’avoir été retourné par le pouvoir, mais il réapparaîtra plus tard sur la scène publique, même si l’engouement des populations n’est plus le même. Sa verve reste pourtant intacte. Fin 2007, le pouvoir projette de modifier la Constitution pour effacer la limitation du mandat présidentiel à 2, ce qui devait permettre à Paul Biya de se représenter à la fin de son deuxième mandat de 7 ans. Lapiro compose la chanson intitulé Constitution constipée, dans laquelle il chante « Au secours venez nous délivrez, l’heure est grave, les bandits à col blanc veulent braquer la Constitution de mon pays. Les fossoyeurs de la république veulent mettre le lion en cage, les poussins veulent échapper aux serres de l’épervier, le peuple est harcelé et menacé d’une tentative de hold up, en vérité en vérité je vous le dis ; ils veulent prendre Paul Biya en otage. Le père est fatigué, il faut le laisser se reposer.» La chanson est censurée dans les médias, mais est largement reprise en privé et utilisée lors des manifestations de février 2008, qui ont été qualifiées d’émeutes de la faim. Le pouvoir en profite d’ailleurs pour régler son compte. Il est interpellé le 9 avril de la même année à Mbanga et accusé d’avoir incité les jeunes à la violence, au même moment que Paul Eric Kingué. Après un bref séjour à la prison de Nkongsamba, les deux sont déférés à la prison de New Bell à Douala, où il écope d’une peine de 3 ans d’emprisonnement pour destruction en bande notamment. En prison, il rédige un ouvrage « Cabale politico judiciaire ou la mort programmée d’un combattant de la liberté » qui ne trouvera pas d’éditeur. Finalement libéré le 8 avril 2011, il se sent désormais en insécurité et quitte le pays le 2 septembre 2012 pour les États-Unis où il obtient le droit d’asile, où il s’est éteint le 16 mars 2014, et inhumé sur place selon ses vœux, malgré lui. Sa chanson culte « Mimba we », reste encore mimée par les commerçants de la rue qui y trouvent au moins du réconfort, dans la lutte quotidienne pour la survie.

Roland TSAPI

One Reply to “Figure : Lapiro de Mbanga, ambassadeur des sans voix”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code