Figure : Kum’a Ndumbe III et la lutte pour le retour aux sources

Jaloux de la culture originale, il s’est consacré à la réhabilitation et la reconstitution de l’histoire du Cameroun, sans laquelle aucun pays ne peut poser les fondamentaux pour le développement  

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L’évolution des civilisations mondiales oblige aujourd’hui les pays à se retourner à leurs origines et à puiser dans les sources profondes de leurs cultures, mœurs et habitudes pour ne pas être complètement désorientés et déracinés, et partant exposés à une assimilation facile des autres civilisations de plus en plus offensives, surtout celles venant d’Orient ou d’Amérique. Se connaitre soi-même, savoir d’où l’on vient devient dès lors une préoccupation essentielle pour beaucoup de pays qui investissement d’énormes sommes d’argent dans les recherches archéologiques pour la reconstitution de l’histoire des peuples d’abord et de la nation entière. Dans la ville de Douala, il l’a bien compris, que sans son histoire un peuple est à la merci du premier venu, et se bat depuis des années pour la reconstitution de celle des peuples de la côte camerounaise, ceux-là qui ont été les premiers en contact avec les colonisateurs blancs. Il s’appelle Prince Kum’a Ndumbe III. L’homme se présente lui-même comme un universitaire et militant panafricaniste de renommée internationale, un écrivain prolifique et l’héritier légitime du trône de Lock Priso (Kum’a Mbape), l’un des rois les plus importants des peuples Sawa. Toute sa vie, il s’est engagé pour la renaissance, la réhabilitation et l’examen (auto)critique des cultures africaines et de l’histoire du continent. Dans sa quête des origines et sa détermination à restaurer l’histoire aux camerounais en général, il a fondé à Douala au début des années 1980, le centre culturel africain indépendant au nom évocateur d’AfricAvenir.

Etudes et engagement

Sa biographie renseigne qu’il est né la 1er novembre 1946 à Douala, au sein d’une famille royale. Un privilège que n’ont pas beaucoup d’enfant, et grâce auquel il est envoyé en Allemagne à l’âge de 15 ans, ou il fréquente le lycée au Maria-Theresia Gymnasium à Munich et passe son bac (“Abitur”). Il poursuit alors ses études universitaires à Lyon, en France et passe des doctorats en Histoire, en Sciences Politiques et en études germaniques. Dans sa dissertation, il traite des plans pour l’Afrique développés par le régime nazi, un sujet jusque-là ignoré par la communauté scientifique et dont la publication sera longtemps refusée en Allemagne. C’est le philosophe français Jean-Paul Sartre qui, en apprenant de ce scandale, décide de publier une version abrégée dans son journal “Les temps modernes”.

Grâce à ses recherches pionnières, il est coopté à Paris, comme premier Africain et à titre personnel au sein du Comité International d’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale, aux côtés de personnalités de divers pays et des deux Allemagnes encore divisé à l’époque par le mur de Berlin. Après un double doctorat en Histoire et en Études Germaniques, Prince Kum’a Ndumbe III enseigne à l’Université de Lyon II et à l’Université Catholique de Lyon pendant plusieurs années, avant de retourner au Cameroun en 1979, où il obtient la Chaire d’Études Germaniques à l’Université de Yaoundé I de 1980 à 1987.

En 1989, il a accompli son agrégation (Habilitation) au Département de Science Politique de la FU de Berlin sur la politique africaine de la République Fédérale  Allemande (RFA) et enseigne par la suite régulièrement à Berlin pendant plus de dix ans. Prince Kum’a Ndumbe III a pendant ces années couvert un grand nombre de thèmes comme l’idéologie et la politique raciste, la politique coloniale allemande et européenne, la politique africaine de l’Allemagne, les résistances anticoloniales, les rapports euro-africains, la démocratisation, l’aide au développement, la prévention et résolution des conflits et la renaissance africaine, et a largement publié chacun de ces sujets. En décembre 2008, il a été honoré au Bénin pour son engagement infatigable pour la renaissance culturelle de l’Afrique par le « Trophée africain de la citoyenneté – catégorie Arts et culture ». En avril 2013, il a également reçu  à Atlanta au Canada le Prix du « Savant 2013 en Culture et Héritage ». Depuis 2003 déjà, Prince Kum’a Ndumbe III vit et travaille de façon permanente au Cameroun et voue la plupart de son temps et de son énergie à la consolidation de ce qu’on peut appeler le projet de sa vie – la fondation AfricAvenir.

Anticolonialiste

Le 6 juillet 2011, le Prince Kum’a Ndumbe III a célébré ses 40 ans d’édition internationale depuis sa première publication, la nouvelle “Le monstre”, publiée par Jeune Afrique le 6 juillet 1971. Jusqu’aujourd’hui avec ses livres les plus récents comme “50 Ans déjà ! Quand cessera enfin votre indépendance-là ?…” ou “Africa is Calling – African-Americans Stand Up for Africa”, il n’a pas manqué de remplir la mission qu’il s’était fixée dès l’âge de 24 ans : contribuer à la décolonisation de la production et de la diffusion du savoir africain, tant en Afrique que dans les pays européens. Déjà en 1962 à St. Galles en Suisse, lors de sa première visite en Europe, il écrit son premier livre : une compilation de poèmes en langue Duala. Paradoxalement, c’est la langue allemande qui s’impose à lui pendant ses études à Lyon, où il écrit ses quatre premières pièces de théâtre. Mais déjà à l’époque, même ses écrits en allemand sont profondément africains en ce sens qu’il revendique consciemment la réécriture de l’historiographie falsifiée et la réhabilitation de la dignité de l’Afrique. Des écrits qui sont inquiétants pour les éditeurs allemands des années 1970. Une écriture africaine en allemand ? “Lumumba II” et “Ach Kamerun” ne seront pas publiés en Allemagne avant 2005. Ses écrits français ne sont pas moins provocateurs : “Cannibalisme” et “Kafra-Biatanga” sont suivis de “Nouvelles interdites”, “Hitler voulais l’Afrique” et “Dialogue en noir et blanc” (avec Jean-Yves Loude). Mais ses livres ne sont distribués et lus qu’en Europe et aux Etats-Unis, mais nulle part au Cameroun ! En tant que président de l’Association des écrivains camerounais (APEC), le Prince Kum’a Ndumbe III pris un jour son courage pour demander au Président Ahidjo de lever la censure féroce sur les livres. N’attendant pas longtemps la réponse des autorités, il créa une maison d’édition en 1985 : Editions AfricAvenir, qui publie son livre intitulé “L’Afrique relève le défi“. L’ouvrage se vend à 5.000 exemplaires et l’homme devient éditeur sans le vouloir. L’objectif étant de publier sans censure et donner un accès direct à la population locale à ce que les écrivains camerounais et africains ont à dire. « Exprimez-vous sans passer par un éditeur européen ou américain et provoquez des débats directement et sur place », disait-il. En 2009, un autre grand pas est franchi avec la publication en Duala, en français et en ewondo du conte épique camerounais “Masomandala”. Pour lui, l’édition en langues africaines reste le défi du futur – le futur proche ! Depuis 1979, Prince Kum’a Ndumbe III n’a plus jamais envoyé de manuscrit à un éditeur français.


S’exprimant un jour sur la polémique autour du traité Germano Camerounais ou Germano Duala au cours d’une conférence  le chercheur expliqua : «les difficultés pour les Camerounais de comprendre ce qui s’est réellement passé proviennent de la part peu importante qu’occupent l’histoire et la politique du Cameroun dans nos programmes scolaires et universitaires. Cette histoire et cette politique restent quelque peu taboues. Les dotations financières pour la recherche scientifique sur ces sujets restent marginales ou inexistantes, il manque des laboratoires de recherche sur les différentes phases de notre histoire nationale, sur les systèmes sociaux, politiques, juridiques et économiques avant la colonisation, pendant la domination européenne et après les indépendances. Tant que tout cela restera négligé, la conscience nationale collective ne produira pas les éléments de réponse fondamentaux pour un développement durable du Cameroun. »

Roland TSAPI

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