Figure : Karnou, la résistance coloniale à la frontière Est

Il fait partie des héros qui se sont sacrifiés pour la libération du peuple camerounais, mais sa mémoire comme celles de beaucoup d’autres a tendance à être oubliée

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Les annales de l’histoire du Cameroun font très peu état de la résistance contre les colons dans la partie septentrionale et orientale du pays, comme si elle n’a pas existé. L’accent est généralement mis sur les combats menés sur la côte littorale. Mais les héros de la côte, qui ont été presque tous assassinés par pendaison par les Allemands d’abord et par les français ensuite, avaient pris le temps de solliciter d’autres chefs traditionnels de l’hinterland pour l’appui, et  quand l’Allemagne fut dépossédée du Cameroun, la France qui la remplaça rencontra aussi à l’intérieur du pays de l’opposition à sa politique d’asservissement. Dans les zones frontalières du Cameroun avec la république centrafricaine et le Tchad, à l’Est et au Nord se révélèrent alors des hommes charismatiques qui opposèrent une résistance aussi bien physique que spirituelle. Barka Ngainoumbey autrement appelé Karnou compte parmi ces hommes, c’est lui qui a dirigé la révolte lors de la guerre dite du Kongo-Wara, la révolte anti coloniale rurale qui surgit dans les anciens territoires coloniaux de l’Afrique équatoriale française et du Cameroun français entre 1928 et 1932.

Du fait de la proximité culturelle des trois pays (Cameroun, Tchad et Oubangui actuelle Rca) qui ne furent d’ailleurs séparés que par les frontières coloniales, la zone d’influence de cette résistance s’étendait sur ces différents territoires où Karnou avait des appuis et le soutien des autres chefs religieux et spirituels. Il n’était en effet pas question de résister au colon du côté camerounais seulement. L’historien Raphaël Nzabakomada-Yakoma dans le livre « L’Afrique centrale insurgée, la guerre du Kongo-wara et Karnou en Afrique centrale » préfère désigner cette révolte par l’appellation guerre du Kongo-wara “, parce que d’après lui  elle est l’expression emblématique consacrée par la tradition populaire; elle a l’avantage d’être générale et de désigner tous les actes insurrectionnels des confins orientaux du Cameroun et des régions de l’A.E.F. contre l’occupation française entre 1928 et 1932.

Révolte douce

Barka Ngainoumbey, connu sous le nom de Karnou (ou Karinou), qui veut dire  « celui qui peut changer le monde », était un guide religieux, féticheur et médecin traditionnel Gbaya, originaire de la région du bassin de la rivière Sangha. En 1924, il commença à  prôner la résistance non violente aux colonisateurs français à cause de la mobilisation et de l’exploitation, souvent inhumaines, des populations locales, dans la construction du chemin de fer Congo-Océan et l’extraction du latex.  Il prit également position contre les Européens et les Peuls qui administrèrent au nom de la France certaines portions du territoire Gbaya, localisées au Cameroun français. Pour lui, le renversement pacifique des Français et des Peuls devait procéder de l’utilisation de la médecine traditionnelle locale, symbolisée par un petit bâton crochu qui ressemblait à un manche de houe miniature appelé Kongo wara, et qu’il distribuait à ses disciples.

Il initia autour de lui un mouvement qui incitait à ne plus travailler pour des Blancs. Il instaura ensuite la cérémonie du kongo-wara qui devait apprendre aux guerriers à transformer les Blancs en gorilles et leur permettre de devenir invincibles face aux balles. Il s’opposa également à la colonisation, d’abord en prônant la résistance passive et la désobéissance civile, puis en provoquant un boycott des marchandises européennes et une solidarité entre les populations de couleur noire. Ce mouvement, qui partit de Nahing, son village natal, passa inaperçu auprès de l’administration française qui avait une présence limitée dans la région, jusqu’en 1927, lorsque de nombreux partisans de ce mouvement commencèrent à prendre les armes. À cette époque, le mouvement comptait plus de 350 000 membres, dont environ 60 000 guerriers. Impensable pour le colon français qui croyait, avec la technique de diviser pour mieux régner, avoir réussi à fragmenter cette zone sur le plan de l’organisation sociale et politique, avec ses tracés des frontières.

L’affrontement

Le conflit armé éclata en juin 1928, lors d’une rixe entre les partisans de Karnou et un groupe de pasteurs peuls entre les villes de Baboua et Bouar, qui fut suivie par des attaques similaires sur une caravane de marchands haoussa près de Gankombon et sur un agent agricole français, escorté par des policiers dans le village de Nahing. Le message de Karnou se propagea rapidement sur la foi de ses engagements. De nombreux groupes Gbaya, éloignés, envoyèrent des émissaires à Karnou afin de s’enquérir de ses méthodes. La violence prit rapidement pour cibles les commerçants français, toute structure émanant de l’État français, ainsi que les chefs locaux et les soldats qui travaillaient pour l’État français. La ville de Bouar fut occupée et brûlée par les partisans de Karnou. L’insurrection qu’ils menèrent dura plusieurs mois malgré leur maigre équipement. Les forces de répressions qui avaient l’habitude de ne rencontrer, pendant leurs tournées, que ” des peureux ” ou des ” fuyards ” se heurtèrent alors à des hommes ” nouveaux ” excités et  enragés “, selon les rédacteurs des rapports administratifs et militaires, repris par l’historien. Le colon du alors revoir ses méthodes et se réorganiser pour venir à bout de cette résistance plus sévère que ce qu’il avait connue sur les côtes camerounaises. Une contre-attaque française fut lancée avec des troupes supplémentaires à la fin l’année 1928, qui se solda par la mort de Karnou, le 11 décembre 1928, tué par une patrouille militaire française. La rébellion continua cependant à se propager de façon disparate dans le bassin de la Sangha, y compris dans les vallées de la Mbéré et de la Vina. L’auteur Raphaël Nzabakomada-Yakoma, affirme qu’il ne s’agissait pas d’un simple coup de sang, mais d’un acte de révolte profonde qui se transforma en insurrection contre le système colonial. Ainsi, en dépit de la campagne de presse coloniale tendant à en réduire la nature, Julien Maigret, journaliste au journal Monde colonial illustré, écrivait en avril 1930 : ” La révolte de la Sangha est un épisode tragique plein d’enseignements, de l’évolution qui travaille l’âme noire depuis le jour où l’homme blanc, qui fût français, anglais, belge, ou allemand, peu importe, a prétendu imposer aux indigènes de l’Afrique son éthique et ses méthodes d’organisation politique. »

Barka Ngainoumbey ou Karnou, est ainsi l’un des fils du pays qui a laissé couler son sang dans la guerre pour la véritable indépendance, derrière laquelle hélas le Cameroun court encore aujourd’hui

A demain 

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