Figure : Joseph Antoine Bell, le Lion incompris

Premier gardien de buts à remporter avec les Lions indomptables un trophée international, il décide de quitter la cage en pleine compétition de la coupe du monde en 1994, et décide au même moment de ne plus jamais jouer au sein de l’équipe nationale. Avec son franc parler, il ne tolérerait pas des pratiques managériales peu orthodoxes, préjudiciables au rendement de la sélection nationale..

En 1990, lors de la participation des Lions indomptables du Cameroun à la phase finale de la Coupe du monde en Italie, il était le gardien titulaire de l’équipe. Mais contrairement aux autres joueurs, encadreurs et gouvernants, il analysait les chances de l’équipe nationale avec froideur, prédisant qu’il y avait encore bien de choses à mettre en ordre pour avoir une équipe solide qui représenterait valablement le pays dans les compétitions internationales. Il quittera finalement cette équipe sur un coup de tête 4 ans plus tard, en pleine coupe du monde de 1994 aux Etats Unis, pour dénoncer des défauts qui ne cessent de plomber la sélection nationale.

Jojo en compagnie de Abéga Théophile en 1984

Joseph-Antoine Bell, puisqu’il s’agit de lui, est né à Mouandé le 8 octobre 1954. A 15 ans il est déjà un accro du football, mais un bon élève aussi, l’un des rares joueurs à savoir faire la part des choses. Ayant débuté sa véritable carrière à l’Union de Douala en 1975, il devient 5 ans après international et part jouer à l’Africa Sports d’Abidjan, en Côte d’Ivoire.  Un an plus tard il est en Egypte sous les couleurs de Al-Moqaouloun al-Arab, plus connu sous le nom d’Arab Contractors. La coupe d’Afrique des nations de 1984 organisée par la Côte d’Ivoire le révèle définitivement au monde. Le Cameroun joue la demi-finale contre le pays organisateur, Bell garde les buts et l’équipe s’impose 2 buts à zéro. L’entraineur Radivoje Ognjanović lui refait confiance et les Lions remportent la finale face au Nigéria 3 buts contre 1. Joseph Antoine Bell avait su tenir sa cage, protégé par son défenseur central Isaac Sinkot. Premier trophée international des Lions indomptables, Bell qui l’un des artisans devient le gardien du temple, en même temps qu’il entame une nouvelle carrière hors du Continent. Il prend un an pour parfaire sa formation professionnelle avant de signer pour l’Olympique de Marseille en 1985. Trois saisons passées ici, pendant lesquelles il remporte avec l’équipe nationale une deuxième fois la Coupe d’Afrique des nations en 1988 au Maroc devant le Nigéria une fois de plus. De Retour en France Bell regarde du côté de Toulon, pour une saison, puis signe à Bordeaux en 1989 où il jouera deux saisons, jusqu’en 1991. Sa dernière équipe est l’As Saint Etienne, où il trouve sa place dans les buts durant trois saisons, de 1991 à 1994, pour un total de 108 matchs disputés. La coupe du monde de 1994 aux Etats Unis est un tournant décisif pour la carrière de Joseph Antoine Bell. Alors qu’il est le gardien titulaire, le samedi 25 juin, en pleine compétition, il annonce après deux matches du premier tour qu’il quitte l’équipe nationale et met fin à sa carrière de footballeur professionnel, ayant encaissé deux buts contre la Suède et trois face au Brésil. Il explique : « J’ai décidé de ne pas jouer contre la Russie. J’ai décidé de ne plus jamais jouer au football, plus jamais dans l’équipe nationale. J’ai pris ma décision dans le car qui nous ramenait du stade de Stanford, après la défaite contre le Brésil“. Qu’avait-il vu, de sa position de gardien de but ? Toujours est-il qu’il regarde le dernier match de poule contre la Russie à partir de la tribune, un véritable carnage pour les Lions qui encaissent 6 buts dont 5 du seul Salenko. Roger Milla sauve la face en marquant un but.

Critique consultant

De retour au pays, Joseph Antoine Bell a cru devoir continuer à contribuer au développement du football à parti des bureaux de la Fédération camerounaise de football. Mais la course à la présidence ne lui sourit pas  en 1996. Il reste cependant très regardant et ne manque aucune occasion pour dire ce qu’il pense de la gestion du sport roi, bien conscient que son franc parler ne lui attire pas toujours des amitiés. Mais autour de lui il n’y a pas que de l’ingratitude. Il bénéficie malgré tout d’une reconnaissance tout aussi nationale que continentale, il a été élu Meilleur Gardien Africain de tous les temps par l’IFFHS, International Federation of Football History and Statistics, et occupe avec plaisir et talent les chaises de consultant dans divers médias internationaux, conjointement avec ses charges de chefs de village Mouandé depuis 2012.

C’est pourquoi j’affirme que c’est par le comportement que l’on peut faire changer les gens. Ceux qui pensaient que les noirs n’étaient pas assez sérieux pour être gardiens de but avaient raison à l’époque parce qu’ils n’avaient jamais vu de bon gardien noir. Une fois qu’ils en ont vu un, ils ont su qu’ils s’étaient trompés et c’est par des actes que j’ai fait évoluer leur opinion. »

Visionnaire

bell (joseph antoine)

Les critiques relevés par Joseph Antoine Bell  depuis 1990 semblent être tombées dans les oreilles des sourds, et l’équipe nationale de football du Cameroun, par-delà tout le football national, n’a jamais fait l’objet d’une restructuration profonde, le pays a passé du temps à surfer sur des victoires artificielles d’une équipe nationale sans base locale, la  fédération camerounaise de football pour laquelle il a vainement proposé ses services est devenue un champ de querelles où les intérêts privés s’entrechoquent par tribunaux interposés. En 1990, la lucidité de Joseph Antoine Bell lui valut sa place dans les buts,  parce qu’il avait osé avoir un regard différent. Il tirait pourtant la sonnette d’alarme pour une équipe qui le tenait à cœur, mais avait été incompris, il semble l’être encore 32 ans après, quand dans un même contexte, un autre gardien de buts peut être mis de côté juste pour avoir osé donner son opinion. En 1989, quand Joseph Antoine Bell arrive à Bordeaux, le public ne l’accepte pas au départ et lui lance les peaux de bananes. Plus tard il commente cet épisode de sa carrière en ces termes : « J’étais le premier gardien noir. Ça n’a pas été plus facile pour moi, mais ça l’a été pour ceux qui sont arrivés après moi. À l’époque, tout le monde pensait qu’un noir ne pouvait pas être assez sérieux ou assez intelligent pour être gardien de but. Les gens pensaient qu’on ne pouvait pas faire confiance à un noir à ce poste, qu’un gardien noir n’était pas fiable. Les gens ne s’attendaient pas à ce qu’un noir puisse être bon au poste de gardien, mais j’ai réussi à le prouver, et depuis le message est passé. C’est pourquoi j’affirme que c’est par le comportement que l’on peut faire changer les gens. Ceux qui pensaient que les noirs n’étaient pas assez sérieux pour être gardiens de but avaient raison à l’époque parce qu’ils n’avaient jamais vu de bon gardien noir. Une fois qu’ils en ont vu un, ils ont su qu’ils s’étaient trompés et c’est par des actes que j’ai fait évoluer leur opinion. » Mais les opinions peuvent-elles évoluer au Cameroun en général et dans le milieu du football en particulier par des simples actes ? Joseph Antoine Bell fait partie de ceux-là qui montrent la lune, mais on ne voit que les défauts de leurs doigts.

Roland TSAPI

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