Figure : Jean Zoa, le bâtisseur social et controversé politique

Il a utilisé sa mission pastorale pour créer le maximum d’écoles et de centres de formation, son souci majeur étant de préparer jeunesse responsable et sortir le peuple de la misère. Même comme ses prises de positions sur des questions politiques sont resté controversés d’un régime à l’autre

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Religion et politique, un mariage incestueux ou une alliance bénéfique pour les peuples, la question qui se pose en Afrique avec plus d’acuité depuis l’avènement de la démocratie, n’en n’était pourtant pas une avant et après les indépendances africaines. Au Cameroun en particulier, les premiers hommes de l’église catholique consacrés par le Vatican avaient conscience que l’esprit sain n’avait de place que dans un corps sain, et en conséquence n’hésitaient pas à prendre position en faveur du peuple chaque fois qu’ils avaient le sentiment que le politique le maltraitait. Monseigneur Jean Zoa fut parmi ces hommes de Dieu qui n’avaient pas leurs langues dans la poche. C’est ainsi qu’en 1962, il critiqua vertement la brutalité du régime d’Ahmadou Ahidjo lors de l’affaire du train de la mort, ce train qui partit de Douala pour Yaoundé avec des militants de l’Union des populations du Cameroun interpellés à cause de leurs opinions, entassés dans un train de marchandises et dans lequel moururent par asphyxie 25 personnes dont plusieurs femmes.

L’évangile au service de l’instruction

Deux dates reviennent constamment comme étant celles de la naissance de Jean Zoa, 1922 et 1924, mais l’unanimité est faite sur le lieu, Sa’a, une banlieue de la ville de Yaoundé qui abrite aujourd’hui le campus de l’université de Yaoundé 2. L’installation de cette université dans le village de l’homme de Dieu semble d’ailleurs être une récompense pour ce prélat ordonné prêtre en 1950, et qui est devenu, en 1961, le premier archevêque noir d’Afrique francophone, appartenant à la première génération des évêques africains, ceux qui ont accompagné l’après-décolonisation. Le site internet radiomaria.cm présente l’homme sous trois dimensions, la deuxième étant l’éducation et la formation des jeunes. Mgr Jean Zoa a contribué à la création du Collège Sainte Thérèse de Mva’a, le Centre de formation des jeunes filles d’Okola, le collège Jean XXIII d’Efok, le collège Stinzi créé par les Sœurs de Saint Paul de Chartres à sa demande, et surtout le Collège Agricole Bullier  créé avec les frères maristes. Ce collège créé en 1963 est présenté comme  un institut novateur et futuriste, qui est venu anticiper sur  un problème réel, celui de la formation professionnalisante de la jeunesse. De fait, en identifiant l’agriculture comme levier de développement incontournable pour notre pays, il paraissait nécessaire d’outiller les populations, afin de passer d’une agriculture de rente à une agriculture de seconde génération. De même, percevant avec clarté la place essentielle des laïcs dans la lutte pour le développement, l’archevêque  a créa le Centre Rural d’Appui Technique (CRAT) à Sa’a (l’actuel site de l’Institut Supérieur des Sciences Agronomiques de l’Environnement et de l’Entreprenariat Rural « ISSAER »). Cette structure aura en charge d’accompagner les paysans dans le combat contre la misère.

Le politique controversé

Sur le plan politique, François Bayard dans un article intitulé « la fonction politique des églises au Cameroun, » paru dans la revue française de science politique en 1973, classe monseigneur Jean Zoa dans le groupe des prélats qui voyaient dans la collaboration avec les autorités un moyen d’œuvrer pour le développement du pays, et croyait pouvoir le faire sans sacrifier l’indépendance de l’église et leur mission prophétique. Dès 1968 dit l’auteur, Jean Zoa qui était encore abbé à l’époque, définissait sa vision des relations de l’Eglise avec l’Etat : l’église plus mûre, devait tolérer les erreurs de l’Etat tout en s’efforçant de les limiter, afin de ne pas faire naître en lui un complexe d’infériorité ou un sentiment d’échec qui constituerait un terrain favorable au développement de réactions anticléricales de défense. Devenu Archevêque en 1961, il tentera d’actualiser cette ligne de conduite, en déclarant lors de son intronisation le 7 janvier 1962 qu’il ne sera l’homme d’aucun groupe ni d’aucun parti, fussent-ils de dénomination catholique.

Mais cette déclaration ne rassura pas le régime, surtout au moment où l’église catholique semblait avoir pris fait et cause pour les nationalistes de l’union des populations du Cameroun. Jean François Bayart relève qu’une partie de l’entourage du président Ahidjo entreprit de fomenter des coups bas pour le brouiller avec monseigneur Zoa, en lui faisant croire qu’il allait se porter candidat à l’élection présidentielle de 1965, la toute première de l’histoire du Cameroun français indépendant. Mais des contacts directs entre les deux hommes permirent de rétablir la confiance, et quand Ahidjo constata qu’il ne lui avait pas fait ombrage lors de cette élection, la confiance se renforça et favorisa l’ouverture de la pro nonciature de Yaoundé. Mais l’homme de Dieu, quoique proche du président de la république, restait distant quant à sa politique quand l’intérêt de la jeunesse surtout était en jeu, et le fit savoir lors de la crise scolaire de 1968, même comme son attitude pendant l’affaire Ndongmo jeta le doute sur la nature de ses relations envers le pouvoir, d’aucuns pensaient qu’il n’avait pas suffisamment intercédé pour son frère de l’église. Ahidjo le considérait d’ailleurs comme le dirigeant effectif des catholiques, ce qui contribua à enfler les soupçons de son accointance avec le pouvoir. Des soupçons qui seront confortés, à tort ou à raison, dès l’avènement du multipartisme, notamment quand il déclara au plus fort des revendications politique en 1990 que : « le terme conférence nationale n’existe nulle part dans le dictionnaire français». 

Mais au-delà, Monseigneur Jean Zoa est reconnu dans l’église comme  un bâtisseur insatiable. La basilique Marie Reine des Apôtres de Yaoundé reste la dernière œuvre qu’il aura laissée à la communauté religieuse catholique. Il meurt le 20 mars 1998, l’arme à la main, des suites d’une crise cardiaque alors qu’il célébrait dans sa cathédrale une messe à la mémoire de son confrère, l’ancien évêque de Mbalmayo. Les 9 et 10 décembre 1998 s’est tenue en son hommage à Yaoundé un colloque Monseigneur Jean Zoa, pour revisiter son héritage et son  enseignement, et ce qu’il faut retenir de lui, comme le dit Michelle Chiappo, c’est que « Le feu archevêque était un homme de conviction et de passion – passion pour l’homme, pour l’Église, pour les pauvres, pour son pays – et comme tel il ne laissait personne indifférent. Il suscitait des dévouements durables, mais parfois aussi des hostilités hargneuses. »

Roland TSAPI

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