Figure : Jean Talla, la probité de l’instituteur

Il fait partie de la première cuvée des instituteurs qui ont repris le flambeau de l’instruction après les blancs. La rigueur morale et la probité ont guidé son parcours professionnel et sa vie familiale, et fait de lui un modèle. A force de le combattre dans ses principes, ses détracteurs ont fini l’adopter, l’aimer et le citer en exemple

Le 5 octobre 2022 à la place des fêtes de la ville de Bafoussam, le gouverneur de la région de l’Ouest Awa Fonka Augustine, s’adressant aux enseignants à l’occasion de leur journée internationale, leur recommandait de prendre en exemple un instituteur de la ville à la retraite, qu’il présentait comme un modèle de ceux qui ont la charge de l’éducation des citoyens jeunes et adultes. Les éloges à l’endroit de Jean Talla venant de la part du gouverneur étaient intarissables.  

Jean Talla et ses promotionnaires de l’école normale de Nkongsamba

Né le 2 mars 1940 à Bameka, un village de l’arrondissement de Bamendjou,  département des Hauts-Plateaux, région de l’Ouest, Jean Talla fait ses études primaires successivement dans son village, puis à Bamendjou, Mbô, Bafoussam et Moume. Il entre en 1964 à l‘école normale de Nkongsamba et en sort avec son diplôme d’instituteur. Son premier poste d’affectation est l’école franco-arabe de Banyo dans la région de l’Adamaoua. Dans une brochure publiée en 2019 à l’occasion de la célébration de ses 53 ans de mariage, il raconte les conditions dans lesquelles il a exercé au début, en application des consignes reçues à l’école normale de faire la préparation de la salle de classe et du tableau avant l’arrivée des élèves : « pour ce faire, je devais, après avoir préparé mon cours à domicile, partir nuitamment du lieu-dit camp des fonctionnaires pour me rendre à l’école franco arabe où j’enseignais, ce qui faisant une distance d’environ deux kilomètres à parcourir. Et comme ni les rues, ni l’école n’étaient éclairées en électricité, je devais me faire accompagner par mon épouse munie d’une lampe tempête. C’est elle qui devait se charger d’éclairer le tableau à l’aide de la lampe, pour que je puisse y porter les leçons pour les enseignements du lendemain. Quelques élèves curieux nous suivaient pour voir ce que leur directeur et son épouse faisaient dans la salle de classe la nuit. Voyant comment mon épouse me montrait la lampe pour que je prépare le tableau, ils étaient tellement impressionnés qu’ils ont adopté celle-ci comme leur maman. » L’assiduité et le sérieux dans le travail font de Jean Talla directeur de la même école et sous-inspecteur par intérim des départements du Mayo Banyo et du Djerem, et trois ans plus tard, il est affecté comme comptable matières du grand département de l’Adamaoua, plus tard érigé en province. A la suite de son refus d’entériner un trafic entre l’Inspecteur départemental et un commerçant au sujet de l’achat des matelas, une inimitié nait entre les deux fonctionnaires, et aboutit à son affectation à Kekem dans le département du Haut Nkam, où fera l’essentiel de sa carrière, jusqu’à sa retraite à Bafoussam en 1993.

Son ancien instituteur est l’homme idéal, au regard de l’intégrité qui lui est reconnue, pour gérer les marchés publics dans la région de l’Ouest. Il nomme Jean Talla, malgré ses réticences au vu de ses problèmes de santé notamment de la vue, au poste très convoité de président régional de la Commission de passation des marchés, et lui demande de trouver des hommes comme lui à nommer à la tête des 8 commissions départementales de la région.

Le fruit des bonnes œuvres

C’est dans la retraite que Jean Talla récolte les fruits de ses bonnes œuvres. Marchant un jour de 1994 dans les rues de Yaoundé où il est allé déposer ses papiers administratifs pour son dossier de pension retraite, il croise une voiture qui s’arrête quelques mètres après, fait marche arrière jusqu’à son niveau et s’arrête. Le conducteur lui fait signe de la main, et du côté passager sort un homme qui vient l’embrasser en disant « Monsieur Talla, c’est moi Abba Sadou, votre élève à Banyo, je vous cherche depuis longtemps, que faites-vous à Yaoundé ?» L’ancien instituteur lui explique les raisons de sa présence dans la capitale. Dans le livret des 53 ans de mariage, Monique Talla raconte comment son époux avait marqué cet ancien élève : « un jour, en plein cours il dit à mon mari : monsieur Talla, je viens à votre école pour vous permettre de justifier votre salaire…j’ai un cheptel important de bœufs pour me mettre à l’abri du besoin et me permettre de mener une vie décente. Mon mari a laissé l’incident passer, et a pris cet élève en tête à tête pendant la recréation pour le convaincre qu’il a besoin de l’école pour devenir un homme complet, c’est-à-dire riche en matériel mais aussi en intelligence et en sagesse. Ayant suivi ce conseil, cet élève s’est transformé au point de devenir un des meilleurs élèves de la classe. » Après la rencontre dans la rue de Yaoundé, Abba Sadou garde le contact et reste proche de Jean Talla, et un jour de 2011, l’ancien instituteur reçoit un coup de téléphone. Au bout du fil, une voix lui dit « monsieur Talla, vous venez de faire un ministre. » Abba Sadou venait en effet d’être nommé ministre délégué à la présidence de la république chargé des marchés publics. Son ancien instituteur est l’homme idéal, au regard de l’intégrité qui lui est reconnue, pour gérer les marchés publics dans la région de l’Ouest. Il nomme Jean Talla, malgré ses réticences au vu de ses problèmes de santé notamment de la vue, au poste très convoité de président régional de la Commission de passation des marchés, et lui demande de trouver des hommes comme lui à nommer à la tête des 8 commissions départementales de la région.

Etincelle dans l’obscurité

Occupant cette fonction, Jean Talla étonne tout le monde, dans un milieu des marchés publics rongé par la corruption et les dessous de table. Il se montre intraitable quand il s’agit de la transparence et de l’objectivité dans l’attribution et la réception des marchés. Un soir, il reçoit un entrepreneur à son domicile, venu avec cartons de vin et enveloppe. Quand il lui demande de quoi il s’agit, le visiteur lui dit qu’il est venu le remercier, parce que de sa vie d’entrepreneur il n’avait jamais gagné de marché sans payer, expérience qu’il vient de vivre avec lui et tenait à le remercier. Jean Talla lui rétorque qu’il avait mérité que le marché lui soit attribué, et que pour cela il n’avait pas à le remercier, qu’il attendait seulement que le marché soit exécuté et livré dans les normes et dans le temps. Les menaces et les chantages ne faisaient pas plier l’homme dans une rectitude qui dérangeait. Des fois il recevait des lettres de recommandations pour un marché, soit disant provenir de son ministre de tutelle. Il mettait les lettres de côté, tranchait en toute objectivité, et le lendemain se rendait à Yaoundé pour remettre les lettres au ministre, qui de surcroît étaient de fausses. Beaucoup de hautes personnalités de la région et des élus locaux se sont heurtés à la rectitude morale et l’intégrité de Jean Talla, unanimement reconnu dans tous les domaines de la vie comme une espèce en voie de disparition. L’instituteur a enseigné la vertu aux enfants à l’école, il l’a enseigné aux adultes en tant que président de la commission des marchés publics, surtout en prêchant par l’exemple. Il s’est éteint le 16 janvier 2023 au petit matin à son domicile de Bafoussam. Au cours de sa vie, il a été comme une étincelle dans l’obscurité, essayant à sa manière de montrer le chemin. Il s’en est allé laissant derrière lui toute sa vertu, comme une bouteille jetée à la mer, dans l’espoir qu’elle soit pêchée au plus vite.

Roland TSAPI  

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