Figure : Jean Pierre Dikongue Pipa, le cinéma camerounais au Panthéon

Avec des moyens modiques mais beaucoup de volonté, il a réalisé le seul film camerounais qui a fait le tour du monde, sous-titré en 25 langues

Le 24 février 2019, une statue de 2,5 m a été inaugurée sur la Place des cinéastes à Ouagadougou au Burkina Faso, au lendemain de l’ouverture du Festival panafricain du cinéma et de la télévision.  La toute première du Camerounais qui avait reçu 43 ans plus tôt, en 1976 l’Etalon d’or de Yennenga, le plus grand prix de ce festival. A l’époque, le cinéma camerounais était encore dans ses balbutiements, peu de gens y croyaient, parmi lesquels Jean Pierre Dikongé Pipa, dont le film à succès, Muna Muto, produits dans des conditions désespérées, s’est révélé être un lingot d’or qu’il fallait bien creuser pour trouver

Dès le jeune âge donc Jean Pierre Dikongué Pipa a déjà le discernement nécessaire pour détecter les injustices sociales et les mettre au grand jour. Rien d’étonnant, il avait eu une enfance rude,

Construction d’un caractère

Enfant abandonné, il est né le 25 octobre 1940 à Douala. En 1957, alors qu’il est en classe de 3e, il est déjà passionné de théâtre. Autant préciser que le théâtre est la représentation  scénique d’un drame ou d’une comédie, ou une peinture de la société sur scène, qui a été utilisée par les auteurs classiques pour dénoncer les travers de la société, dans le but de l’améliorer. Dès le jeune âge donc Jean Pierre Dikongué Pipa a déjà le discernement nécessaire pour détecter les injustices sociales et les mettre au grand jour. Rien d’étonnant, il avait eu une enfance rude, et l’a confié en 2012 à la journaliste Stephanie Dongmo, qui l’a consigné dans un portrait de l’homme intitulé « Insoumis Jean Pierre Dikongue Pipa » publié sur le site internet du cinéma africain et diaspora Africine.org. Parlant des joies et peines de l’enfance du cinéaste, elle rapporte qu’il était encore hanté par son enfance du haut de ses 72 ans à l’époque, et se racontait volontiers,  même avec les dates imprécises et les détails un peu flous.  “Je suis un bâtard. Mon père adoptif, l’époux de ma mère, Moukoury Dikongué, m’a pris comme son fils. Je suis l’enfant de l’autre…J’ai été beaucoup maltraité. Mon père adoptif s’amusait à me railler, j’étais le souffre-douleur de cet homme qui n’a pas eu d’enfant…Un jour, mon vrai père, Pipa Fabien, un pêcheur, m’a accusé injustement de lui avoir volé 100 FCfa et m’a donné une gifle magistrale. J’ai décidé de ne plus jamais lui parler. Quand il est mort, je ne suis pas allé à son enterrement”. Dikongué Pipa n’avait que 7 ans au moment des faits. En classe de 3eme donc, alors qu’il a 17 ans, il crée une troupe dénommée « Jeunesse Artistique du Cameroun », et met en scène une des pièces dont les manuscrits remplissaient déjà ses affaires. Le titre de cette première pièce est déjà évocateur, l’Infortuné. Selon ses propres confidences dans africine.org,  à 17 ans, il va en « aventure en Côte d’Ivoire, avec pour seul bien la somme de 18.000 FCfa, représentant la dot de sa sœur. Là-bas, il est engagé comme correcteur au journal Abidjan Matin. Plus tard, il va s’envoler pour la France, “les poches vides mais la tête pleine”. Une fois de plus, la chance lui sourit. Il rencontre à Paris une femme blanche qui le prend sous son aile, comme un fils. Libéré des soucis matériels, Dikongué Pipa peut alors s’inscrire au Conservatoire libre du cinéma français, de 1962 à 1964. »

Le film a obtenu le Grand Prix au Festival International de Films de l’Ensemble Francophone (FIFEF) en octobre 1975, le Prix George Sadoul en décembre de la même année, le Prix du festival cinématographique Panafricain à Ouagadougou en février 1976. Il a été sous-titré en 25 langues dans le monde, ce qui témoigne de son caractère universel. Un succès que l’auteur explique simplement, « je fais le film que je sens. »

Muna muto

Après avoir réalisé trois courts métrages en France, des devoirs d’écoles en réalité, Dikongé Pipa rentre au Cameroun en 1967. Avec beaucoup d’idées dans la tête, mais une fois de plus, les poches vides. Pourtant, le cinéma a besoin d’argent. L’Etat ne s’en intéresse pas, mais l’homme se laisse guider par sa passion, il s’occupe entre temps avec du théâtre, ses premiers amours, et finit par réaliser Muna Muto, dans des conditions extrêmement difficiles. « “N’ayant pas de moyens, j’avais du matériel désuet. La caméra était vieille, restée longtemps inutilisée au Centre culturel français de Yaoundé, qui me l’a prêtée. Le cameraman, animateur au Ccf de Douala, était photographe de formation », s’était-il justifié à un journaliste.  Muna Muto ou l’enfant de l’autre. Quel sens donner à cette œuvre, une histoire personnelle, puisqu’il a été élevé par un autre que son géniteur, le mariage forcé, l’abus d’autorité des anciennes générations sur les nouvelles, l’offense à la tradition, l’expression d’un amour pour lequel on est prêt à tout, même s’il faut kidnapper l’enfant, la problématique de la dot, devenue un blocage pour le mariage, l’incursion dans les traditions ancestrales…tout y est finalement, les critiques d’art ne cessent d’y déceler des thèmes. Au final, malgré les conditions de production, le premier long métrage de Dikongué Pipa s’est révélé avec le temps être une mine d’or, un classique.  Le film a obtenu le Grand Prix au Festival International de Films de l’Ensemble Francophone (FIFEF) en octobre 1975, le Prix George Sadoul en décembre de la même année, le Prix du festival cinématographique Panafricain à Ouagadougou en février 1976. Il a été sous-titré en 25 langues dans le monde, ce qui témoigne de son caractère universel. Un succès que l’auteur explique simplement, « je fais le film que je sens. »

Balafon d’honneur

L’homme est aujourd’hui fatigué par l’âge et la vie, mais son œuvre est loin d’être enterrée. Le 23 décembre 2021 à Douala, il a été rappelé à la mémoire collective à l’occasion de la première édition des Balafon seven Awards, événement qui entend désormais valoriser le 7eme art camerounais. Dikonge Pipa a reçu à cette occasion le prix spécial Balafon d’honneur, qui consacre l’apport inestimable de l’homme pour le cinéma camerounais. S’exprimant à cette occasion, l’homme qui porte déjà ses 81 ans a confirmé « aujourd’hui, Muna Muto est classé 20 eme film le plus important depuis que le cinéma existe », et le directeur de la cinématographie au ministère de la Culture qui lui remettait le prix de renchérir « c’est l’un des rares cinéastes qui a inscrit le nom du Cameroun dans le panthéon du Cinéma ». Seul regret, le passage du relais ou la reprise du flambeau par la jeune génération reste un problème. Il y les difficultés de financement, mais l’homme avait bien su le braver à son époque, parce ce qu’il y croyait, et c’est cette conviction qui manquerait à la nouvelle génération qui, le regrettait-il encore face à Stéphanie Dongmo il y a 9 ans,  “Beaucoup viennent au cinéma avec l’ambition d’être applaudis. C’est pourquoi ils veulent être réalisateurs, c’est-à-dire, celui qu’on admire…J’ai formé un seul jeune, Edimo Dipoko, qui est ingénieur de son. La jeune génération ne vient pas vers vous pour apprendre, mais pour vous prouver quelque chose”. Une jeunesse qui ferait-mieux d’aller à la bonne source, qui coule encore

Roland TSAPI 

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