Figure : Jean Paul Pougala, militant de l’indépendance alimentaire

Economiste, il est engagé pour la cause de la souveraineté alimentaire en Afrique, convaincu que qui a la nourriture a la contrôle de tout, en plus d’être indépendant  

Le Cameroun traverse en 2022 l’une des périodes les plus sensibles de son histoire. Aux crises sociales s’ajoutent au fil des jours la crise alimentaire, marquée par la hausse des prix des denrées de première nécessité sur le marché. Et la situation n’est pas prête de s’améliorer, en raison de deux événements majeurs qui secouent le monde entier, la crise sanitaire depuis décembre 2019 avec le corona virus, et la guerre en Ukraine depuis le 24 février 2022. Tous des événements dont l’impact est indéniable sur le marché de la nourriture au Cameroun, du fait de la quasi dépendance du pays à l’extérieur pour se nourrir. La sonnette d’alarme est pourtant tirée depuis longtemps par des Camerounais, sur les politiques gouvernementales en matière de production agricole. Parmi ceux-là, il y a Jean Paul Pougala, qui disait encore dans une de ses interviewes : « l’agriculture me semble le chemin obligé pour repérer les ressources de nos terres et de nos forêts qui nous serviront pour développer des secteurs entiers d’industries… l’agriculture pour nourrir d’abord les Africains, ensuite les Asiatiques, me semble absolument incontournable. »

Le problème selon Pougala est que, sur cette quantité, 230 millions d’hectares abritent des cultures inutiles et nuisibles à l’économie du Continent, comme les cultures du café, du cacao, hévéa, coton etc. Il explique qu’en fait, la quasi-totalité des terres agricoles africaines est accaparée de facto depuis la période de l’occupation européenne, en 1884, aussi bien directement qu’indirectement, sans que cela permette à un seul paysan africain de s’en sortir. Si

L’Afrique sous le joug alimentaire

Sa biographie ne compte pas beaucoup pour lui-même. On peut retenir sommairement qu’il est économiste de formation, et dirige l’institut d’études géostratégiques de Douala, Genève en Suisse et Tianjin en Chine. Le titre de géo stratège et économiste agricole qu’on lui colle n’est non plus le plus important pour lui  qui se dit paysan du monde. Et le terme paysan n’est pas choisi au hasard, puisqu’il renvoie pour certains à l’homme primitif, collé à ses origines, et c’est bien ce que Jean Paul Pougala prêche dans ses nombreuses interventions à travers le monde qu’il parcours pour développer les théories économiques basées sur l’agriculture et l’élevage, ou plutôt l’exploitation judicieuse du sol, pas forcément du sous-sol. Et le sol, c’est ce qu’il y a de plus en Afrique et au Cameroun. En 2012, dans le livre « Géostratégie africaine », Jean Paul Pougala a publié une réflexion intitulé « Voici comment l’Afrique va bientôt contrôler l’Europe », qui relève les faiblesses du dernier et met en exergue les atouts du premier, qu’il ne reste qu’à exploiter. On y apprend que « selon une étude rendue publique le 22 avril 2011 par Shouwang Maitian du Centre d’information de Chine à Pékin, il existait en Afrique 270 millions d’hectares de terres cultivées, soit 2,17 fois la quantité de terre cultivée en Chine. Le problème selon Pougala est que, sur cette quantité, 230 millions d’hectares abritent des cultures inutiles et nuisibles à l’économie du Continent, comme les cultures du café, du cacao, hévéa, coton etc. Il explique qu’en fait, la quasi-totalité des terres agricoles africaines est accaparée de facto depuis la période de l’occupation européenne, en 1884, aussi bien directement qu’indirectement, sans que cela permette à un seul paysan africain de s’en sortir. Si elle veut profiter de l’opportunité européenne, l’Afrique devrait alors selon lui, éradiquer toutes les cultures dites coloniales, pour passer à celle qu’elle aura choisie elle-même, sans l’ombre de pseudo-experts occidentaux. En utilisant moins de la moitié des terres africaines, la Chine parvient à nourrir convenablement 1,3 milliards d’habitants et de fournir l’Europe en divers produits alimentaires comme le soja, la tomate etc. Pour lui, l’Afrique a besoin de détruire tous les champs de cacao et de café qui ont la fâcheuse caractéristique de ne rien laisser pousser en dessous, pour mener sa propre révolution agricole en cultivant ce qu’elle peut contrôler et ce qui peut lui donner une récolte tous les trois mois, et non 12 comme pour le Café et le cacao. »

Il s’agira donc de commencer à copier les techniques agricoles venues d’ailleurs. Une priorité sera accordée aux collèges et lycées agricoles

Solution

A la question qu’il se pose lui-même de savoir ce que doit faire l’Afrique, Jean Paul Pougala donne cette réponse : « Qui contrôle la nourriture contrôle le monde. Si la nouvelle génération d’Africains qui prendra le pouvoir dans les 10 à 20 prochaines années est suffisamment avertie et bien imprégnée des notions de géostratégie africaine, ils miseront sur le contrôle alimentaire de l’Europe…Mais pour y parvenir, il est urgent de continuer avec des politiques très sélectives de limitation à l’accès des terres aux pays étrangers, en privilégiant la coopération d’Etat à Etat et non d’Etat à privés. Et dans tous les cas, aucune terre ne peut être vendue, mais juste louée même à vil prix pour des périodes ne pouvant dépasser 20-30 ans, le temps nécessaire pour que les populations africaines apprennent à se défaire des pratiques séculaires des plants inutiles de cacao et de café pour passer à la modernité des céréales. Il s’agira donc de commencer à copier les techniques agricoles venues d’ailleurs. Une priorité sera accordée aux collèges et lycées agricoles. Les produits résultant des plantations louées aux étrangers ne doivent en aucun cas finir sur le marché local. Le marché national doit être réservé aux nationaux. La population africaine ne doit être nourrie que par les Africains eux-mêmes… le contrôle de l’Afrique par l’Europe est d’abord mental. Le contrôle de l’Europe par l’Afrique qui a démarré avec l’huile de palme sera tout aussi mental. Les Africains doivent comprendre que la richesse et la pauvreté sont des notions relatives, purement fictives et psychologiques »

Il y a 14 ans que cette réflexion était faite et publiée. Il y a plus de 14 ans que comme Jean Baptise qui prêchait l’évangile dans le désert, Jean Paul Pougala prêche le retour aux valeurs alimentaires africaines pour s’émanciper du diktat des autres. Mais hélas rejeté. Et tout comme Jésus de l’évangile a été rejeté mais est devenu la pierre angulaire de la maison, les idées rejetées de Pougala se révèlent chaque jour plus utiles, avec la flambée des prix sur le marché camerounais. La farine, le blé, le pain, l’huile de palme, le riz, la banane, le poulet, la viande de porc et de bœuf, toutes ces denrées ne nargueraient pas aujourd’hui le Camerounais moyens avec des prix hors de portée si ses idées sur la souveraineté alimentaire, ne tombaient pas dans les oreilles des sourds. Surtout qu’il dit lui-même : « L’agriculture n’est pas à mes yeux, une simple source de revenu et de nutrition pour la population africaine, mais la première des activités stratégiques pour reprendre en main notre territoire, tout notre territoire. »

Roland TSAPI

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