Figure : Jean Miché Kankan, le « fou » de la société

Corriger les mœurs par le rire comme le disait le poète latin Horace au 17eme siècle, a été le moyen choisi par cet artiste humoriste camerounais pendant au moins deux décennies, dans les années 80 et 90. Il utilisait la satire pour dénoncer les tares de la société, en entrant dans la peau d’un citoyen ordinaire de basse classe, qui raconte ses mésaventures quotidiennes dans une société rongée par tous les maux.

De son vrai nom Dieudonné Afana Ebogo, Jean Miché Kankan est né en 1956  dans le petit village de Nkom, vers Mengueme Sy, dans le département du Nyong et Nso. Après l’obtention du Certificat d’études primaires et élémentaires à Bertoua en 1970, il continue les études secondaires à Yaoundé au collège Lissouck. Il entame par la suite une carrière d’enseignant de langue française dans les établissements secondaires, puis continue son aventure à Radio Cameroun avant de se laisser emporter par la passion de comédien. Métier à priori facile, mais qui nécessite un sens de l’observation poussé et une envie de voir changer les choses. Ce qui transparait tout le long de principales œuvres de Jean Miché Kankan : Le permis de conduire, la Carte d’identité, la Fille du bar, Maladie d’amour, Les Bonbons alcoolisés, l’Élève international, le Prêt d’argent. Des œuvres dans lesquelles il interpelle la société sur les tracasseries policières, la conscience professionnelle des fonctionnaires de l’administration, la légèreté des mœurs et le matérialisme au sein de la jeunesse féminine, l’infidélité, les problèmes des foyers polygamiques, la consommation abusive d’alcool et  l’indiscipline à l’école entre autres. Jean Miché Kankan était à lui seul toute une troupe théâtrale, qu’il essaya plus tard de formaliser  sous le nom des « Magouilleurs. »  Il écrivait lui-même ses textes, les transformait en scénario, faisait la mise en scène, le choix du décor et des acteurs dont il était le principal, organisait lui-même ses spectacles, quand il n’était pas invité à une cérémonie. Ses débuts sont laborieux et le public n’est pas au rendez-vous. A son époque il n’y a pas encore de foisonnement des médias pour le faire connaitre, les réseaux sociaux n’existent pas, le téléphone est un produit de luxe dans les bureaux. Mais il tient à son métier, et organise des spectacles au prix de rien, juste pour passer les messages. Les quelques espaces que lui offrent la télévision lui permettent cependant de se faire connaitre et de se bâtir une réputation qui va bientôt au-delà des frontières, où il devient un modèle pour une génération de comédiens. Mais il est très vite appelé dans l’au-delà. A 41 ans à peine, il décède la 13 février 1997 de suite d’une longue maladie dans la capitale Yaoundé.

Pourtant, l’œuvre de l’homme, pour comique qu’elle est, a plusieurs autres fonctions. L’intrigue, la manière dont sont dépeints les personnages et les faits sont autant d’éléments pour amener le public à rire, mais pas que. Jean Miché Kankan, avec son comique expose aussi les peurs humaines et leur donne un moyen de remise en cause. Remise en cause des citoyens ordinaires et des dirigeants, dont l’attention est attirée sur le fonctionnement quotidien de l’administration et les conséquences qui en découlent, dans le simple but de les amener à corriger.

Effet contraire

25 ans après le décès de Jean Miché Kankan, la société camerounaise est plus que jamais rongée par les maux qu’il dénonçait. Il avait choisi la satire pour lutter pour l’amélioration des conditions de vie, comme certains choisissent la politique ou d’autres moyens. Il avait adopté un style vestimentaire volontairement débrayé, à l’image du « fou » de la société. Précisément parce que cette société le tenait à cœur, et il avait pour soucis de la corriger ou d’amener les personnes compétentes à le faire. Mais loin de se sentir interpellés, les hommes et les femmes ont réussi à tourner en dérision ses œuvres, en se limitant aux aspects divertissants et comiques. Pourtant, l’œuvre de l’homme, pour comique qu’elle est, a plusieurs autres fonctions. L’intrigue, la manière dont sont dépeints les personnages et les faits sont autant d’éléments pour amener le public à rire, mais pas que. Jean Miché Kankan, avec son comique expose aussi les peurs humaines et leur donne un moyen de remise en cause. Remise en cause des citoyens ordinaires et des dirigeants, dont l’attention est attirée sur le fonctionnement quotidien de l’administration et les conséquences qui en découlent, dans le simple but de les amener à corriger. Mais comme tout bon « fou » de la société, il reste incompris, beaucoup continuent d’écouter ses œuvres, tout en refusant de les comprendre, et certains font leur cette affirmation qui dit : « On vient nous répéter que la comédie corrige en amusant : Castigat ridendo ; il me semble bien plus évident qu’elle amuse sans corriger, quand toutefois elle amuse. »

Héritage

Que reste-t-il de Jean Miché Kankan ? Pas grand-chose, l’artiste ayant subi le même sort réservé aux héros nationaux, celui de l’oubli. Il a fallu qu’une image de sa tombe en ruine circule dans les réseaux sociaux en 2019, pour qu’elle soit enfin restaurée et rendu digne d’un homme par la mairie d’Akonolinga, grâce dit-on, à une subvention du ministère des Arts et de la culture. Selon le site d’information en ligne la voixdukoat, un prix baptisé « Prix Jean Michel Kankan » a été institué par le Festival international des images comiques (Festico), attribué lors de l’édition de mai 2019 à celui qui jouait avec le comédien de son vivant, René Dieudonné Foudda. Ce dernier avait d’ailleurs un projet du Mémorial Jean Miché Kankan, pour lequel il avouait en septembre 2019 à Valgadine Tonga de lavoixdukoat, n’avoir encore reçu aucun centime pour le projet dont la maquette était exposée sur les réseaux sociaux, notamment sur la page facebook « KANKAN FOR EVER. » Il reste que les œuvres de l’homme continuent d’être une source d’inspiration pour les nouvelles générations de comédiens camerounais et africains, qui essaient de perpétuer en le modernisant, le style de Jean Miché Kankan, convaincus que dans une société où le stress se vit au quotidien, ils peuvent en présentant les situations sous forme de comédie, arriver à susciter une prise de conscience à terme, et un changement en actes.

Roland TSAPI

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