Figure : Jean Mbouendé, le maire martyr nationaliste de Bafang

Traqué durant sa vie pour ses idées nationalistes, il a survécu à toutes les tortures physiques et psychologiques. Elu premier maire de Bafang, il restera fidèle à ses idées que les geôles tortionnaires ne feront que renforcer. La patrie a reconnu qu’il était dans le vrai à sa mort

Vous êtes Français, défendez les intérêts français. Moi je suis Camerounais, je défendrai les intérêts camerounais. Il est hors de question pour moi de démissionner de l’UPC car le faire signifierait abandonner le Cameroun… » Celui qui écrit ces mots s’appelle Jean Mbouendé, nous sommes en avril 1955. Jean Mbouendé est le président de section de l’Upc Bafang et le siège est à son domicile. Il se prépare à accueillir le mois suivant, 29 mai, une importante réunion du parti à laquelle devait participer une délégation des leaders venant de Douala, conduite par le Secrétaire général Ruben Um Nyobé. Le chef de subdivision, Orabona, cherchant les moyens pour faire échouer la rencontre, avait écrit pour lui proposer de retourner la veste et démissionner de l’Upc, contre avantages et fonctions. Mais le nationaliste lui avait fait savoir qu’il ne se battait pour avoir une place au soleil, mais pour que le soleil brille sur tout le Cameroun. Et il l’avait fait savoir par écrit, pour que les traces restent et que la postérité en soit informée. Bien entendu, une réponse aussi cinglante était aussi la signature de son arrêt de mort, et toute la machine fut ébranlée contre l’homme, sa famille, ses biens, ses connaissances, même les gens dont les noms avaient la simple consonance phonétique proche de Mbouendé.  

Il est élu la même année à la vice-présidence de la coopérative des planteurs de la Subdivision de Bafang. Il se signale alors par ses prises de positions courageuses et osées contre les injustices des colons blancs et de leurs comparses africains, qui à l’époque n’accordaient l’exclusivité de la culture du café qu’à leurs suppôts (notables, chefs traditionnels etc.)

Jeunesse dans la lutte

La vie, l’œuvre, et les combats de ce nationaliste et pacifiste, sont retracés sur ses pages facebook et sur le site internet nuficanada.ca par la personne la mieux placée en la matière, Clément Wensileudjam Mbouendé, qui s’avère être sa progéniture et gardien de son héritage. De lui on apprend que Jean Mbouende est né à Badoumven dans le groupement Banka à l’Ouest du Cameroun au crépuscule des années 1890. Non scolarisé, il commence sa vie active en 1920 comme garçon de maison à Dibombari, avant d’être recruté en qualité de vendeur assistant en 1921 à la R.W KING à Douala. 5 ans après, en 1926, il est devenu chauffeur dans la même maison, et contracte son premier mariage avec Marie EBOUTOU, originaire de Sangmélima. En 1928  il abandonne les lumières de la ville et retourne au bercail, pour créer en 1934 à Kwétchi dans le groupement Banka la première plantation de café robusta de sa Subdivision. En 1935, il est nommé assesseur au tribunal de consultation de Bafang. Il est élu la même année à la vice-présidence de la coopérative des planteurs de la Subdivision de Bafang. Il se signale alors par ses prises de positions courageuses et osées contre les injustices des colons blancs et de leurs comparses africains, qui à l’époque n’accordaient l’exclusivité de la culture du café qu’à leurs suppôts (notables, chefs traditionnels etc.) La même année, il commence l’élevage des bœufs. 11 ans plus tard, en 1946, encouragé par Charles Assale, il crée le syndicat des petits planteurs de la subdivision de Bafangqu’il affilie à l’Union des Syndicats Confédérés du Cameroun (USCC) de Gaston Donnat. 

Le 15 Mai 1959, l’Administration coloniale réquisitionne huit camions remplis de militaires pour abattre près de 11 000 plants de café de sa plantation, convaincue qu’il se trouvait parmi ces plants. Ses épouses sont arrêtées et expédiées dans un camp de concentration à Maroua Salack pendant sept mois après. Pour la petite histoire, la ville de Kékem est créée parce qu’on cherche Jean Mbouendé

Engagement nationaliste

De cette tribune, il élève le ton et connaît ses premiers ennuis, qui l’amènent à prendre contact pour la première fois avec l’univers carcéral, avec son internement préventif à la prison centrale de Bafang pendant 8 mois. Maitre Blond, avocat venu de Paris et commis par la CGT (Confédération Générale de Travail)qui obtient son acquittement pur et simple. Frappé par son dynamisme syndical, UM Nyobe l’encourage à créer le premier comité central de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) de la région Bamiléké à Bafang en juin 1948. Il est désormais dans le viseur du pouvoir colonial. Entretemps, il crée en 1952 Tortue Football dont la fusion ultérieure avec Jupiter donne naissance à Unisport, Club mythique du Haut- Nkam. En  en mai 1955, qui traque simultanément les leaders de l’Upc dans toutes villes, organise le pillage et la destruction systématique de ses biens. Il ne trouve refuge que dans la nature, dans l’une de ses exploitations agricoles à Kambo par (Kékem), tout comme Um Nyobé dans la forêt en Sanaga Maritine ou Ernest Ouandié dans les plantations dans le Mungo. Ses détracteurs diront au pouvoir colonial, qui le recherchait mort ou vif, que chaque fois qu’on réussit à l’apercevoir il se transforme en plant de café. Le 15 Mai 1959, l’Administration coloniale réquisitionne huit camions remplis de militaires pour abattre près de 11 000 plants de café de sa plantation, convaincue qu’il se trouvait parmi ces plants. Ses épouses sont arrêtées et expédiées dans un camp de concentration à Maroua Salack pendant sept mois après. Pour la petite histoire, la ville de Kékem est créée parce qu’on cherche Jean Mbouendé

Traque continue

Le monument de Jean Mbouendé érigé à l’entrée de sa concession à Banka

A la faveur de l’indépendance du Cameroun oriental le 1er janvier 1960, le président Ahidjo proclame l’amnistie et il sort du maquis, est reçu par ce dernier 6 mois plus tard, qui lui confie la pacification de la zone de Bafang avec pour mission principale de faire sortir les populations de la brousse. Il réussit là où des contingents de soldats avaient échoué depuis 1956. En réalité les actes terroristes étaient entretenus par le pouvoir colonial pour diaboliser l’UPC et ses leaders. En Avril 1961, il devient  le premier maire élu de la commune de Plein Exercice de Bafang. Mais ses déboires sont loin d’être finis. Soupçonné d’être toujours de mèche avec les militants de l’Upc restés au maquis victimes d’une cabale politico-administrative, calomnié de toute part, il est trimballé  de 1965 à 1970 dans les cyniques geôles et pénitenciers du territoire : BMM (Brigade Mixte Mobile) de Manengouba, Douala, Yaoundé et Centre de Rééducation Civique de Mantoum. En 1999, il publie son autobiographie « Pour la patrie, contre l’arbitraire », dans laquelle il retrace son passage dans ces lieux de la mort, ouvrage  que Léopold MOUMIE ETIA qualifie de « miroir de ce qu’était la honte de la colonisation ». C’est sur son lit à domicile qu’il rend l’âme le 16 juillet 2004, crédité de 114 ans. Il a eu droit aux obsèques officielles le 07 août 2004, au cours desquelles il a été élevé à la dignité de Grand Commandeur du Mérite Camerounais à titre posthume. Le 27 mai 1960, alors qu’il rentrait pour la première fois à Bafang après 5 ans dans le refuge, il rappela à la foule venue l’accueillir : « Je me contente encore une fois de plus de vous dire et à haute voix, que l’Upc que j’ai eu l’honneur de présider à Bafang depuis sa création jusqu’au 28/5/55, date à laquelle j’ai gagné le maquis n’avais jamais tracé un plan pour un jour verser le sang de l’Européen ni de l’Africain… Notre but essentiel était de demander à l’autorité compétente l’indépendance du Cameroun et la réunification de ce pays. Que ceux qui ont profité de notre absence pour endeuillée le pays sachent que Dieu les voit et que la vérité triomphera toujours. »

Roland TSAPI

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